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October 23, 2012
October 23, 2012

Chalkidiki: répression brutale des manifestations contre les mines d’or

Author: S. Poulimeni Translator: Ifigeneia P.
Source: Alterthess  Categories: On the crisis, Protest
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Chalkidiki: répression brutale des manifestations contre les mines d’or

Skouries en 12.10.2012 et en 06.12.2012

«La police voulait nous tuer». C’était le sentiment partagé par les milliers d’habitants de Chalkidiki et toutes les personnes qui ont participé à la manifestation à Skouries[1]. Ils revendiquaient la protection de la montagne mais surtout ils manifestaient pour sauver leur dignité face aux initiatives d’une grosse entreprise canadienne et un particulier de nationalité grecque. Pour faire plaisir à Bobolas[2] et à Eldorado Gold[3], le gouvernement a décidé de mobiliser toutes ses forces afin de punir quiconque s’opposerait à la destruction de la montagne. Comme ça, tout simplement… de façon très démocratique, à l’aide de matraques, de bombes lacrymogènes, de poursuites, de coups et d’ insultes. Nous l’avons déjà vécu, direz-vous, ce n’est pas la première fois que des policiers lancent des bombes lacrymogènes lors des manifestations, qu’ils donnent des coups et qu’ils sont les auteurs de tous ces actes «évidents» sous un régime démocratique. Cependant, la répression qu’ont subie les manifestants dimanche dernier était plus forte que ce que chacun d’entre nous n’avait jamais vécu. Tout ce qui s’est passé avait même été annoncé à l’avance, avant-hier, dans la lettre du Directeur de police de Chalkidiki, du général Constantin Papoutsis, qui s’adressait au Comité de Coordination de la Lutte contre les Mines. Les ordres et les avertissements de ce document sous-entendaient l’ordre «Fracassez-les». Et c’est ce qui s’est passé.

Dès les premières heures du jour, nous savions comment la manifestation allait se terminer. La police arrêtait les bus et les voitures provenant de Thessalonique et de Thrace, pour faire des contrôles concernant soit-disant «la circulation». De plus, elle a arrêté trois manifestants qui avaient sur eux des masques à gaz. Des milliers de manifestants se trouvaient déjà depuis le matin sur la place de Ierisso. Ils étaient venus de plusieurs villages de Chalkidiki (Ierissos, M. Panagia, Ouranoupoli, Ammouliani, Nea Roda, Metagitsi, Gomati, Ormilia, Nea Moudania, Poligiros etc…), de différentes parties de la Grèce qui font face au même problème concernant les mines (Kilkis, Alexandroupoli, Komotini, Evros) mais aussi de villes qui soutiennent cette lutte légitime des habitants. Manifestants de tout âge, enfants en bas âge, adolescents, adultes et personnes âgées, tous étaient unis pour défendre la vie contre la mort «dorée».

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La manifestation a  débuté en voiture afin que les protestataires arrivent dans un premier temps à l’emplacement Chodro Dendro, où commence la route pour Skouries. 100 mètres plus loin, une centaine d’employés de l’entreprise Ellinikos Xrisos («Or grec») se réunissaient à la suite, selon les dires, des menaces et des prescriptions exprimés par l’entreprise de licencier quiconque ne se présenterait pas à cette réunion, sans régler les salaires dus. Les habitants voulaient à tout prix éviter toute interférence de la manifestation avec les promoteurs desdits travaux; ainsi, sitôt les protestataires arrivés ils ont entamé une marche de 6 km dans la forêt, vers les installations de l’entreprise. Les habitants de Chalkidiki avaient pris soin d’emporter dans leurs camionnettes des «munitions»: sandwichs, bouteilles d’eau, gâteaux etc… pour que les manifestants  tiennent  le long de cette longue marche. Quelques heures plus tard, nous sommes arrivés près des installations de l’entreprise où nous attendaient plusieurs groupes de CRS ainsi que des policiers en civils qui filmaient les visages des manifestants. Les femmes ont fait un sit-in, à la tête de la marche, demandant ainsi aux policiers de les laisser entrer dans les installations de l’entreprise. «Quels intérêts servez-vous? Ceux de Bobolas?» demandaient-elles sans recevoir de réponse.

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Peu de temps après, les manifestants ont remarqué un feu dans la forêt. En effet, il y avait un grand tas de bois auquel quelqu’un avait mis le feu tandis que la police ne semblait pas s’ inquiéter. Il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour comprendre qu’il s’agissait d’un acte provocateur de la part de «certains» qui ne voyaient pas d’un bon œil les protestataires et leur lutte. Avant même que les pompiers arrivent, les manifestants se sont précipités pour éteindre le feu. En quelques minutes et sans aucune provocation préalable, la police  est passée à l’attaque. Des bombes lacrymogènes étaient lancées à l’horizontale, droit sur les têtes des manifestants qui courraient pour se sauver. Tout le monde était asphyxié et paniqué. Les gens hurlaient de peur tandis que la police les poursuivait avec fureur. Durant la poursuite, plusieurs  manifestants ont été blessés par les bombes lacrymogènes aux pieds et dans le dos. Certains sont tombés et ont dégringolé dans des précipices alors que d’autres n’ont pas échappé aux coups violents. La police a arrêté, à cet instant, 8 manifestants parmi la foule, dont la plupart étaient des femmes. Le reste des manifestants ont réussi, malgré la poursuite des policiers, à entrer dans leurs camionnettes et rejoindre Chondro Dendro.

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Deuxième assaut de la police contre les manifestants

Tandis que les manifestants se réunissaient afin de commencer la marche vers le poste de police de Poligiros afin de protester contre la violente répression et les arrestations, de nouveaux groupes de CRS sont arrivés de la montagne. Les manifestants se sont retrouvés coincés sur la route au milieu des voitures embouteillées et la police n’a pas hésité à les poursuivre de nouveau en leur jetant des bombes lacrymogènes. Certains policiers se sont mis à briser violemment les vitres des voitures, lançant des bombes lacrymogènes, attaquant les manifestants et les arrêtant en leur donnant des coups. Par moment, ils n’hésitaient même pas à fêter leur triomphe. «On en a attrapé quinze» lançaient-ils ravis.

Cependant, les mésaventures ne s’arrêtent pas là, puisqu’au poste de police de Poligiros de nouvelles surprises attendaient les manifestants qui protestaient contre l’arrestation de 18 personnes.

La police a interdit l’entrée au poste aux avocats ainsi qu’à la députée du SYRIZA[4], Mme Igglezi; ces derniers voulant s’informer sur les arrestations. Un homme de la sécurité, sans insignes, a même insulté la députée du SYRIZA et l’a frappée avec une matraque. Lorsque la députée lui a dit qu’elle allait porter plainte, ce dernier a rétorqué de façon agressive «Tsavalos Ioannis, tu as compris?». Il faut également noter que parmi les policiers se trouvait un homme cagoulé, le visage couvert et une matraque à la main, qui discutait avec eux. Plus tard, un couple avec leur chien (!) qui se promenait dans la montagne a également été emmené au poste de police. Lorsque le couple a demandé pourquoi il avait été arrêté, les policiers leur ont montré deux fusées éclairantes posées sur leur voiture – qui ont certainement été placées à cet endroit – avant de les accuser de possession de fusées éclairantes. Par la suite, nous avons appris qu’ils leur ont également crevé les pneus de leur voiture. Les manifestants sont restés jusqu’à tard le soir devant le poste de police où ils ont été informés que parmi les 18 personnes arrêtées, les 14 allaient rester au poste. Parmi eux, il y avait des gens du coin, trois jeunes du SYRIZA, un conseiller municipal de la municipalité d’ Aristoteli et un homme âgé qui a été attaqué par les policiers dans sa voiture. Selon différents témoignages, les policiers ont brisé la vitre de sa voiture et lui ont jeté des bombes lacrymogènes en pleine figure de sorte qu’il a perdu le contrôle de sa voiture. Il a été conduit à l’hôpital car il souffre de problèmes cardiaques et il est accusé d’avoir tenté de provoquer des dommages corporels. Les 13 autres personnes sont accusées de délits de «révolte» et de «perturbation de la paix domestique». Deux autres manifestants portant des blessures aux jambes et aux mains ont été conduits à l’hôpital; ces derniers ont accusé les CRS d’intimidation au sein de l’hôpital.

 

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Les témoignages de manifestants qui suivent sont également des preuves caractéristiques du carnage d’hier

«Nous étions en train de descendre la montagne avec mon mari lorsque les bombes lacrymogènes ont commencé à être lancées et nous sommes montés dans notre voiture pour partir. Nous avons été les derniers à partir car nous cherchions une dame que nous avions emmenée avec nous depuis Ierisso. Soudain, j’ai entendu un grand coup sur la vitre de notre voiture, et un second encore plus fort a suivi. C’était un coup de matraque, un policier, qui a ensuite ouvert la porte et m’a tirée par la veste afin de me jeter hors de la voiture» a déclaré Madame Ververidou, âgée de 62 ans. Le policier a crié «Mets-toi à genoux!». «Pourquoi?» lui ai-je répondu, «Je n’ai rien fait!». «Mets-toi à genoux parce que je te le dis!» m’a-t-il répondu. Je me suis agenouillée et le policier à commencer à me frapper la plante des pieds avec ses bottes. J’hurlais de douleur. Quand mon mari est descendu de la voiture pour voir ce qui se passe, ils l’ont obligé lui-aussi à s’agenouiller. Ils nous ont tiré vers un talus un peu plus loin et tandis que je continuais à hurler, ils nous ont dit «On va s’occuper de vous plus tard!». Madame Ververidou et son mari ont été transportés au poste de police dans une camionnette avant qu’elle ne soit transportée à l’hôpital. Sur place, les médecins ont diagnostiqué une contusion du tibia et des nerfs de la jambe et lui ont mis une attelle. «Je n’ai jamais vécu une telle douleur. Ils ne m’ont pas seulement fracassé la jambe, mais aussi ma dignité, les croyances de tout un peuple qui essaye de sauver son pays ainsi que l’avenir de ses enfants et de ses petits-enfants» a ajouté Mme Ververidou, qui, après les tortures qu’elle a subies, a finalement été libérée.

«Je me trouvais parmi les femmes qui faisaient le sit-in devant les policiers. Sans aucun avertissement préalable, nous avons été attaquées. Des bombes lacrymogènes ont été lancées et les policiers nous ont poursuivies. J’ai eu très peur et j’ai arrêté de courir alors que quelques mètres plus loin une femme âgée recevait l’aide d’une jeune fille qui lui donnait de l’eau. Un homme de la sécurité cagoulé et casqué a approché la jeune fille et lui a dit «Viens là, je vais te protéger». Ensuite il a commencé à la frapper et l’a poussée vers les CRS qui l’ont arrêtée. Moi, je me suis éloignée de la route et je me suis retrouvée dans la montagne derrière les CRS. De là, j’ai vu des CRS lancer des bombes lacrymogènes vers la foule qui courait dans la montagne ainsi que des femmes tombées à terre qu’on frappait sans pitié.» a déclaré Mme Lagieri, habitante d’Ouranoupoli, en décrivant le «traitement particulier» dont les manifestants ont «privilégié» de la part des CRS pendant la protestation.

«J’étais au volant de la dernière voiture parmi celles qui avaient été mêlées aux manifestants de Chondro Dendro. A bord se trouvait une femme âgée, montée pour se protéger des bombes lacrymogènes. Soudain, des policiers sont arrivés et sans raison, ils ont détruit le pare-brise de ma voiture. La voiture a été envahie de fumée» a ajouté M. Kromidas, habitant de Ierissos.

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Nous reculions de Megalo Dentro et nous nous dirigions vers M. Panagia. Nous étions les derniers. Ils lançaient comme ça, des bombes lacrymogènes vers les voitures et les manifestants. «Arrêtez-vous! Stop!» a crié le chef de police. Certains policiers n’ont pas obéi et ont frappé avec une matraque une camionnette dans laquelle se trouvaient des manifestants. Ils ont cassé la vitre et ont jeté une bombe lacrymogène dans la cabine du conducteur, qui s’est immédiatement encombrée de fumée. Certains manifestants ont sauté (de la camionnette) tandis que le conducteur, ne pouvant contrôler la situation, est sorti du véhicule en essayant de l’immobiliser puisque la route était en pente. Il n’a pas réussi et la camionnette, dans laquelle se trouvaient encore certains manifestants s’est arrêtée sur des arbres quelques mètres plus loin» a déclaré M. Lagotsos, habitant de Ierisso. «Je les ai vus saisir de force une jeune fille qui se trouvait sur la camionnette, la jeter par terre et la frapper» a complété M. Lagotsos en racontant son expérience.

Tous les événements qui se sont déroulés dimanche à Skouries prouvent que le gouvernement, qui est désormais le réel représentant de l’entreprise, a décidé de pousser les choses à leur bout. C’est pour cette raison que les directives de la police n’étaient pas seulement de chasser les manifestants de la montagne mais de les convaincre de ne plus jamais y mettre le pied. La répression, cependant, en dehors du sentiment de terreur, a provoqué la croissance de la solidarité entre tous ceux qui ont participé à cette lutte et qui ont été frappés, qui ont pleuré, qui ont eu peur, qui ont ressenti de la colère, qui ont été arrêtés. Et la solidarité se maintiendra bien plus que leurs projets.

 

[1]. Skouries est une ancienne forêt dans le nord-est de Chalkidiki (au nord de la Grèce) qui sera totalement détruite par l’exploitation des minoraies d’or

[2]. Giorgos Bobolas est un homme d’affaires grec qui est impliqué dans toutes les activités économiques majeurs du pays: les médias, la construction et la gestion des ordures et maintenant les mines d’or. Il possède le plus grand chaîne de télévision du pays (Mega Channel), deux grands journaux (Ethnos, Imerisia) et ELAKTOR, probablement la plus grande entreprise de construction.

[3]. El Dorado Gold est une compagnie canadienne engagée dans l’exploitation aurifère en Chine, au Brésil, en Roumanie, en Turquie et, maintenant, en Grèce aussi. L’Etat grec a acheté en 2003 pour 11 millions d’euros les mines de la société TVX Gold (qui a quitté le pays sans payer les 17 millions d’euros qui devait à ses employés) et les a vendu, le même jour et sans appel d’offres, au même prix à “Ellinikos Xrisos“, qui est une filiale d’El Dorado Gold. Pour comprendre l’ampleur de la fraude, on estime qu’au cours des 20 prochaines années, le rendement de cet investissement sera de 7,2 milliards d’euros à partir de laquelle l’Etat grec ne bénéficiera pas du tout.

[4]. Syriza: parti de gauche qui, après l’élection de 2012, est la deuxième force politique en Grèce

 

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