Tuesday 15th October 2019
x-pressed | an open journal
July 10, 2014
July 10, 2014

La Criminalisation de la Migration en Grèce – part II

Author: Anna Giralts Gris Translator: Tania P.
Category: Borders
This article is also available in: elespt-pt
La Criminalisation de la Migration en Grèce – part II

lire la première partie de l’article ici

Prisons sans lois

En Grèce, selon le ministère de l’Ordre public et de la protection du citoyen, il y a 6 centres de détention officiels, mais plusieurs témoignages, enquêtes et rapports vérifient que la détention prolongée a lieu aussi dans des postes de police et dans des passages frontaliers –des espaces complètement inappropriés  à la détention- augmentant le nombre de ces centres à 25 à ce jour.

Selon la police, en février 2014, il y avait 6,500 migrants et demandeurs d’asile détenus dans les 6 «institutions officielles» (Amygdaleza, Corinthe, Komotiní, Xanthi, Drama et Filakio) et 300 dans des postes de police à travers le pays.

Officiellement, ils sont appelés «locaux de pré-expulsion», mais la plupart des détenus ne sont jamais expulsés; au contraire, beaucoup d’entre eux, après avoir été soumis à cet enfer, obtiennent l’asile politique. Alors, pourquoi sont-ils détenus? La réponse n’est pas simple, mais elle peut se résumer en un mot: le business.

La Grèce a été condamnée à plusieurs reprises pour avoir violé les traités sur les droits de l’homme, les conventions concernant les droits des demandeurs d’asile, et surtout, pour le traitement dégradant des migrants et des demandeurs d’asile en détention. Des organismes tels que le CPT (Comité européen pour la prévention de la torture), et plus récemment, la Cour des droits de l’homme à Strasbourg, considèrent les conditions de détention inhumaines et dénoncent les abus et la torture répétés. Dans un rapport publié par le Conseil grec pour les réfugiés, vous trouverez un très bon résumé de tous les rapports et plaintes déposées à ce jour, ainsi que dans la bibliographie du Global Detention Project.

Ces prisons fonctionnent selon un cadre juridique en évolution dont le seul but semble être la criminalisation et la souffrance de la population migrante. Les articles de loi qui y sont progressivement inclus et modifiés sont de plus en plus xénophobes, d’exclusion, racistes et dangereux.

En Grèce, les migrants et les demandeurs d’asile sont systématiquement placés en détention pour ne pas avoir la documentation appropriée, mais ils peuvent également être détenus s’ils sont considérés comme un danger pour la santé publique. Le temps maximal de détention prévu pour un demandeur d’asile ou un migrant est de 18 mois, une exception à la politique de retour de l’UE que la Grèce a converti en règle. Toutefois, un changement récent dans la loi autorise que cette période devienne indéfinie. En février 2014, alors que le temps maximum légal de 18 mois de détention pour les premières arrestations de l’opération de police “Xenios Zeus” était sur le point d’expirer, le gouvernement a sorti de sa manche une nouvelle disposition «légale»: ceux qui ne collaborent pas avec la loi pourraient être indéfiniment détenus, augmentant de cette manière la torture qui est causée par la détention dans des conditions inhumaines, sans savoir pour combien de temps.

Des conditions inhumaines

Rebecca Harms, présidente du groupe des Verts au Parlement européen, lors d’une visite récente en Grèce, en novembre 2013, a rapporté cette barbarie: «C’est inacceptable, les gens dans les centres de détention souffrent de faim et n’ont pas assez à manger, je peux le confirmer moi-même. Ils n’ont pas de soins médicaux ou de relations avec le monde extérieur. C’est quelque chose que l’Union européenne ne peut pas tolérer».

Le rapport le plus récent sur les conditions dans les centres de détention  a été publié en avril 2014, par Médecins Sans Frontières (MSF) Grèce, avec une vidéo convaincante:

Les violations les plus courantes des droits de l’homme en Grèce sont les suivantes:
• La détention sans procès.
• Les procédures irrégulières, sans traduction, sans avocats, sans information sur la durée des procédures de détention ou d’asile.
• La torture, l’humiliation et les abus sexuels par les policiers.
• Les cellules sans conditions sanitaires, sans accès à la lumière du soleil, mal aérées et surpeuplées.
• Le manque d’hygiène dans les centres.
• Sans ou avec un accès très limité à la cour.
• L’accès très limité aux salles de bains, l’absence totale de produits d’hygiène et d’eau chaude.
• Les aliments de qualité déplorable et en quantité insuffisante.
• Le manque de communication avec le monde extérieur.

Ces plaintes concernent principalement les «centres de détention» qui sont soi-disant «aptes» à accueillir les migrants et les réfugiés. Mais la détention prolongée se produit également dans les postes de police selon Bahman, un réfugié iranien qui, après avoir été arrêté à deux reprises et avoir passé trois mois dans le sous-sol d’un poste de police sans voir la lumière du soleil, a réussi à obtenir l’asile politique. Bahman raconte comment les demandeurs d’asile sont traités: «Il faisait très chaud, nous étions dans une cellule souterraine. Ce n’était pas un camp, ce sont les cellules des commissariats de police et la plupart étaient au sous-sol. En hiver, avec l’humidité, il fait très froid et en été, la chaleur est étouffante, le manque de ventilation rend l’air irrespirable. Ce sont des endroits sans accès à l’extérieur, il n’y a pas de patio. On est seulement autorisés à aller aux toilettes deux fois par jour pendant 2 heures. De 10h00 à 12h00 et de 16h00 à 18h00. Nous étions environ 20 ou 25 de différents pays: Iran, Afghanistan, Pakistan, Bangladesh, Syrie…». Mais pour Bahman le pire ce n’était pas les conditions de sa détention, mais le fait de ne pas savoir combien de temps il allait être détenu dans ces conditions:

Bahman, réfugié d’Iran

«Le pire, c’est que tu ne sais pas ce qu’ils vont faire de toi. La police ne donne aucune information, ils ne te disent pas si tu seras là pour 3 mois ou 1 an, ou si tu seras expulsé. Tu vas dormir la nuit et quand tu te réveilles le matin quelqu’un a disparu. La police les prend, les expulse».

Après avoir vécu dans cet enfer Bahman a obtenu l’asile politique, même si, avec le papier dans sa main et l’abandon officiel de la «classe criminelle», son avenir est très incertain, le système grec ne prévoit pas de voie claire ni de réseau de soutien pour  reprendre une nouvelle vie en tant que réfugié.

Bahman, réfugié d’Iran

«C’est terrible, à la fin, avec ou sans documents tu n’es rien. Quel est le crime pour lequel tu es emprisonné pendant 18 mois? Avoir quitté un pays plein de difficultés ou échappé à la mort? Ici, ils t’arrêtent pour ces crimes, mais il est clair que ce ne sont pas des crimes».

Abus, torture et décès

Mohammad est un mineur, en dépit de n’avoir que 16 ans, il a été détenu pendant 18 mois dans un établissement pour mineurs dans des conditions terribles, puis il a obtenu l’asile politique; c’est son témoignage:

«J’ai vu beaucoup de souffrance, j’ai vu une personne qui a coupé sa propre gorge avec un couteau et personne ne l’aidait. La police a dit: laissez-le mourir».

Mohammad raconte également la manière dont la police les réveillait la nuit, les mettait dans une rangée à l’extérieur des cellules et les battait avec des matraques. Les passages à tabac et les tortures, physiques et psychologiques, sont des pratiques institutionnalisées et sont appliquées avec différentes méthodes. Abbas, un demandeur d’asile en provenance d’Afghanistan partage également son expérience:

Abbas

«C’était très dur. Après avoir passé deux mois à la station de police de Glyfada, Athènes, ils m’ont emmené à Aspropyrgos, et durant les 6 mois que j’ai passés là-bas je n’ai pas vu la lumière du soleil. Après ces 6 mois, j’ai été transféré au centre de détention de Komotini, au nord de la Grèce, et je pouvais voir la lumière du soleil de nouveau et puis j’ai réalisé que j’étais encore un être humain».

Les soins médicaux inexistants et les suicides

Les décès de détenus ont également fait la une au cours de cette dernière année. Les deux derniers cas se sont produits dans le centre de détention de Corinthe. Dans les deux cas, la négligence médicale était la cause du décès.

Farhad a passé 18 mois dans le centre de Corinthe et là, il a vu plusieurs cas de négligence médicale. Quand il était là, il a filmé quelques images qui ont été utilisées pour montrer les conditions et pour fournir un témoignage pour les cas de tentatives de suicide qui ont eu lieu dans le centre. Farhad nous parle d’un de ses codétenus au centre: «Il avait des problèmes rénaux, avant d’être détenu ses reins étaient déjà détruits. Après un certain temps, sa situation s’est aggravée, car il n’avait jamais reçu de soins médicaux, il n’y avait pas de médecin pour lui rendre visite et c’est pour cela qu’il est mort».

L’ancien secrétaire général de Médecins du Monde en Grèce, Nikitas Kanakis, explique les difficultés auxquelles son équipe doit faire face lorsqu’ils travaillent au centre de Corinthe. Les médecins n’ont pas un accès direct aux patients, ils ne peuvent leur rendre visite que si la demande du patient est approuvée par le garde. Ce fait, couplé avec les conditions difficiles décrites ci-dessus et l’incertitude concernant le temps de détention, provoque des situations extrêmes. Selon Kanakis, «les gens vivent sous un stress énorme qui affecte leur stabilité mentale, la façon dont ils voient les choses, c’est pour cela que nous avons tant de tentatives de suicide. C’est une sorte de Guantanamo».

Les émeutes et les grèves de la faim

En 2013 plusieurs révoltes ont éclaté, et récemment, en avril 2014, en raison de la mise en œuvre de la nouvelle loi, quand les détenus de plusieurs centres ont découvert qu’ils allaient passer un temps indéfini là-bas, ils ont protesté.

L’autre façon de faire valoir leurs droits et de sensibiliser sur les mauvaises conditions dans lesquelles les détenus vivent est d’entamer une grève de la faim, mais la plupart sont interrompues par des coups. Lorsque Farhad et certains de ses compagnons ont commencé une grève de la faim dans le centre de Corinthe et ont cousu leurs bouches, la police les a emmenés à l’hôpital et, après les avoir battus, a décousu leurs bouches pour les obliger de manière violente à cesser leur grève de la faim. Dans cette vidéo vous pouvez voir son témoignage.

La privatisation et l’entreprise

Le gouvernement grec a annoncé la privatisation de la sécurité des deux centres de détention et les sociétés intéressées ont déjà commencé à répondre à l’appel d’offres, y compris la multinationale britannique G4S barbare, une entreprise en tête de la concurrence dans la sécurité et l’activité criminelle.

La criminalisation de la migration et  l’expansion de la terreur au sein de la population ne sont pas seulement un moyen de «contenter les flux migratoires»;  elles servent également les intérêts économiques, car il s’agit d’une entreprise très rentable et en croissance, qui a conquis une part importante du marché. En 2009, le chiffre d’affaires de la «sécurité globale» a été estimé à 450 M €; c’est l’industrie de la surveillance, des systèmes de sécurité, des vols d’expulsion, de la gestion et la sécurité des prisons…

Les techniques violentes de répression que les gouvernements et les entreprises expérimentent sur ​​les migrants et les demandeurs d’asile sont des techniques qui seront introduites dans le système, elles seront perfectionnées et appliquées sur l’ensemble de la population.

lire la première partie de l’article ici

Countries:

Tags:
Creative Commons License
La Criminalisation de la Migration en Grèce – part II by Anna Giralts Gris is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 3.0 Unported License.

This article is also available in:

Translate this in your language

Like this Article? Share it!

Leave A Response