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June 15, 2012
June 15, 2012

Espagne: Après l’austérité, le sauvetage?

Author: Sofia Tipaldou Translator: Ifigeneia P.
Source: Counterfire  Categories: On the crisis, Protest
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Espagne: Après l’austérité, le sauvetage?

La classe populaire est touchée de plein fouet par la crise en Espagne. Cependant, cette dernière résiste à une nouvelle échelle.

Ça se passe de nouveau. Maintenant c’est au tour de l’Espagne d’être sauvée. Après 6 mois d’austérité imposée par le parti centre-droit au pouvoir, le Partido Popular (PP), les dés sont jetés.

Les chiffres

Le gouvernement de Mariano Rajoy a obtenu la majorité absolue aux élections législatives en novembre 2011 en promettant de baisser les speculations à haut risque, de créer de nouveaux postes et, surtout, de regagner la confiance perdue des marchés en l’Espagne. Au lendemain des élections, le gouvernement annonce des coupes de 16,5 milliards d’euros dans le budget. Le 9 juin, Rajoy a demandé à l’Union Européenne un plan de sauvetage de 100 milliards d’euros. Alors qu’entre-temps, son parti avait mis en place une série de mesures d’austérité impopulaires, présentées comme nécessaires pour éviter de recourir à un plan de sauvetage.

Le syndicat CGT estime qu’il n’y aura pas moins de 55 milliards d’euros de coupes dans les dépenses publiques en 2012-2013. En décembre 2011, la dette publique espagnole s’élevait à 1,78 milliard d’euros, dont seulement 16% étaient publiques, alors que les 84% restants étaient privés. Cette année, les dépenses publiques ont diminué de 4,3% et le gouvernement prévoit des coupes dans tous les domaines sauf dans les retraites et l’administration publique. Cependant, les pensions des retraites augmentent à un taux de 0,8% moins vite que celui de l’inflation – ce qui en d’autres termes équivaut à une coupe budgétaire.

L’Etat dépensera plus pour les banquiers et les créanciers (28.848 millions d’euros) que pour les chômeurs (28.503 millions d’euros). Les dépenses publiques pour le chômage diminueront de 2 milliards d’euros alors qu’il y aura 630.000 chômeurs de plus, selon le gouvernement. Les dépenses publiques pour la santé diminueront de 6,8%. L’éducation fait face à une coupe budgétaire spectaculaire de 21,9%.

L’histoire

La phase habituelle de la catastrophe espagnole a commencé en février 2012, lorsque le PP a adopté une réforme du travail controversée. La nouvelle législation du travail permet de licencier les employés de façon plus facile et moins chère et cherche à diminuer les salaires au nom de la compétitivité. Elle affaiblit les conventions collectives en permettant aux patrons de se mettre d’accord individuellement avec chaque salarié sur son salaire. En mars, Mariano Rajoy a annoncé une amnistie fiscale pendant l’année 2012 afin de récupérer jusqu’à 2,5 milliards d’impôts impayés. Le gouvernement ne touchera que 10% de l’argent récupéré. Pendant ce temps, alors que des augmentations d’impôts ont été annoncées dans tous les domaines – y compris le système judiciaire – les entreprises y ont échappé.

En mai, le gouvernement a fait passer la plus grosse réduction des prestations sociales que la démocratie espagnole ait jamais vu: 10 milliards d’euros de coupe budgétaire dans l’éducation et la santé.

Le décret suivant qu’a adopté le gouvernement a été un record national. Il s’agissait du 20ème décret gouvernemental passé sans avoir été préalablement discuté au Parlement. Le décret portait sur une augmentation des droits d’inscription universitaires de 66% ainsi que sur la mise en place d’une participation des assurés pour l’achat de médicaments. Cela n’était que le commencement.

Le 21 avril 2012, le gouvernement a adopté des mesures d’urgence concernant l’éducation. Cela a eu comme conséquence un plus grand nombre d’étudiants dans chaque classe, plus de journées de travail pour les enseignants et des règles plus strictes concernant le maintien des bourses de l’Etat. Le parti d’opposition PSOE a décrit ces mesures comme l’attaque la plus importante contre l’éducation publique de l’histoire de la démocratie espagnole et a estimé que ces mesures auraient pour conséquence le licenciement de 40.000 enseignants.

Dans un même esprit, le 24 avril 2012, le gouvernement a publié un décret concernant le système national de santé. Auparavant, le système de santé espagnol offrait ses services gratuitement à tous les citoyens et également à tous les étrangers qui vivaient en Espagne. Désormais, les jeunes chômeurs de moins de 26 ans qui n’ont jamais travaillé ne pourront être soignés gratuitement que dans des cas d’urgences –l’Espagne est un pays où le chômage chez les jeunes s’élève à 40%- tandis que les émigrés «irréguliers» pourront bénéficier de soins médicaux gratuits seulement pour les naissances et les cas d’urgence.

La nouvelle loi prévoit également une participation personnelle dans l’achat des médicaments, jusqu’à 60% du coût, ainsi que 1 euro de frais pour chaque ordonnance. Même les retraités devront payer 10% du coût des médicaments.

En Espagne, l’éducation et la santé ne sont plus publiques, universelles et gratuites.

Et les réformes ne s’arrêtent pas là. Le gouvernement s’attaque également au logement. Le premier pas a été de dissoudre la Société Publique des Loyers (NdT: Sociedad Publica de Alquiler) et de supprimer les avantages financiers qu’avaient les propriétaires afin de louer leurs propriétés invendues. Ensuite, le gouvernement a supprimé les allocations d’aide au logement pour les jeunes de moins de 30 ans (renta de emancipación). En mai 2012, le gouvernement a proposé une série de réformes pour «revitaliser» le secteur du logement, comme l’absence d’intervention de l’Etat dans les contrats de location et la diminution de la durée des contrats de 5 à 3 ans. Il sera aussi beaucoup plus facile pour les propriétaires d’expulser leurs locataires, en réduisant les interventions judiciaires autant que possible. En même temps, les ventes immobilières seront exemptées de 50% d’impôts jusqu’à la fin de l’année 2012.

Enfin, en juin 2012, le gouvernement a adopté une mesure qui va permettre de privatiser la télévision et la radio publiques (RTVE). Cela met en danger le droit à l’information, qui est un des éléments primordiaux de la démocratie, et met en danger environs 20.000 emplois. Environ 15% des journalistes (50.000 personnes) ont perdu leur emploi depuis 2008. Le chômage dans le domaine des médias est de 35%. Avant cela, le PP a adopté un décret qui autorisait de nommer le conseil d’administration de la RTVE sans l’accord de l’opposition. Cette initiative a soulevé de sévères critiques. L’opposition a soutenu que le gouvernement souhaite transformer la télévision publique en un instrument de propagande et de manipulation politique, comme l’avait fait l’ancien Premier Ministre du PP, Jose Maria Aznar.

La réaction publique

Les plus grands syndicats ouvriers ont répondu à ces réformes du marché de l’emploi en organisant une manifestation massive qui a réuni environ 1,5 millions de personnes à travers tout le pays. Leurs revendications n’ont pas été écoutées et c’est pour cela que, le 2 mars, ils ont appelé à la 8ème grève générale de l’histoire de la démocratie espagnole. Des foules ont inondé les rues dans des centaines de villes: 170.000 personnes à Madrid, 275.000 à Barcelone, 98.000 à Valence, selon le journal El País. Les syndicats ouvriers ont réussi à paralyser la majorité des grandes industries. Ils ont exigé des changements concernant la nouvelle loi et ont donné au nouveau gouvernement un mois de délai pour renégocier. La réponse du gouvernement a été donnée via le ministre de l’emploi: les «réformes» ne vont pas s’arrêter.

57 personnes, dont 47 dans la capitale espagnole, ont été arrêtées dans le pays pour avoir troublé l’ordre public. A Barcelone, deux grandes marches de protestation ont eu lieu parallèlement. L’affrontement entre la marche organisée par le syndicat CGT-CNT et la police a eu pour conséquence 74 arrestations et 80 blessés. Juste après les émeutes à Barcelone, le ministre de l’intérieur catalan a demandé une législation plus sévère qui empêcherait les «guérillas urbaines». Le gouvernement a répondu avec de nouvelles propositions pour amender le Code Pénal avec des sentences plus sévères concernant les actes de vandalisme. Il considérera toute incitation via les médias à des actes qui «troubleraient gravement l’ordre public» comme une participation à une organisation criminelle. La sentence minimale sera de deux ans de prison. Le gouvernement souhaite également criminaliser toute forme de résistance active ou passive, y compris les menaces, les intimidations et le fait de jeter des objets dangereux.

Les plus grands syndicats ouvriers ont critiqué cela comme des politiques «de répression… et d’intimidation de la part du gouvernement dont le but est de limiter les libertés et de renier les droits démocratiques des citoyens». Les syndicats ont aussi accusé les gouvernements espagnol et catalan d’identifier les syndicats et la réaction de l’opinion publique contre les politiques gouvernementales avec les émeutes et la violence urbaine.

Le 14 avril, la foule a encore pris la place centrale de Barcelone pour protester contre les coupes budgétaires. La protestation a été organisée par la Fédération des associations de quartier (FAVB), les syndicats ouvriers et les partis de gauche. La foule a également exigé, la libération des deux personnes arrêtées pendant la grève du mois de mars qui étaient toujours détenues en prison et la démission du conseiller des Affaires Intérieures du gouvernement catalan, Felip Puig. Les banderoles clamaient: «Franco est de retour», «La protestation n’est pas du terrorisme» et «Ils ne vont pas nous faire taire».

La dernière marche de protestation nationale a eu lieu le 1er mai avec le slogan «Travail, Dignité, Droits». Les syndicats ouvriers principaux ont appelé 80 marches dans 60 villes pour protester contre les coupes budgétaires, la réforme de la santé, la réforme du travail, la fraude et les «lois pour faire taire». A Madrid, environ 100.000 personnes sont descendues dans les rues, et autant à Barcelone. Cette marche de protestation a attiré moins de personnes que celles de février et de mars, mais cependant cette marche du 1er mai était la plus importante de ces dernières années. Le président du syndicat ouvrier UGT a déclaré que Mariano Rajoy veut imposer les politiques de Thatcher et démolir les services publics, tandis que le vice-président du parti centre-gauche PSOE à Valence a déclaré que les droits acquis les 30 dernières années sont en danger, autant que le dialogue social.

En avril 2012, le chômage a grimpé à 24,44%, le deuxième pourcentage le plus élevé depuis 1994, créant ainsi une armée de 5,65 millions de chômeurs. Quelques 729.400 personnes sont restées sans travail au cours de l’année dernière. Cependant, le gouvernement est heureux d’annoncer que le chômage ne va pas dépasser le 25%.

Un jour après le sauvetage financier de 100 milliards d’euros de l’Espagne –formule que Mariano Rajoy refuse d’utiliser, en essayant désespérément de persuader son peuple qu’il s’agit d’une «aide financière» ou d’un «prêt avec de bonnes conditions»- le Premier Ministre espagnol a affirmé que c’était les réformes de son gouvernement qui ont aidé l’Espagne à éviter «le sauvetage réel»: une intervention de Bruxelles. Pouvons-nous vraiment interpréter cela comme une bonne nouvelle ?

 

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