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April 1, 2013
April 1, 2013

De la perversion des mots à la perversion du pouvoir

Source: EfSyn  Category: On the crisis
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De la perversion des mots à la perversion du pouvoir

LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
Les trois slogans du Parti, écrits en lettres élégantes sur la pyramide du Ministère de la Vérité, George Orwell, «1984»

Le mois de mars 2013 sera enregistré dans le Journal de la crise comme le mois de la condamnation, du refus et de la condamnation à nouveau de Chypre. Et en arrière-plan une série d’évènements décrira la réalité simultanée de l’époque. Parmi eux l’ «Opération Thétis» et le «Plan Athéna».

Les 6 et 7 mars, 132 toxicodépendants ont été arrêtés par la police grecque et envoyés au Centre de Détention d’Immigrés de la région d’Amygdaleza. D’après un communiqué de la Direction Générale de la Police Générale de la région d’Attique «Ces opérations continueront dans le but de faire face aux drogues et réhabiliter le centre de la capitale», (bien sûr, la Direction Policière a omis d’ajouter qu’en même temps le système public de santé est discrédité et sous-financé, l’Organisme contre les Drogues s’ avance vers une suspension progressive des opérations à cause d’un financement insuffisant tandis que les trafiquants et les vendeurs de stupéfiants circulent insoucieux au vu et au su de tout le monde en plein centre d’Athènes). L’arrestation injustifiée, l’enregistrement obligatoire des dépendants qui circulent au centre d’Athènes et l’examen médical obligatoire ont été réalisés à l’aide du Centre National des Opérations de Santé et ont été condamnés par un grand nombre d’organismes grecs et internationaux. L’opération a été intitulée «Thétis».

En même temps, l’enseignement supérieur se rétrécit. Le nombre d’admis se réduit de 25%, des objets cognitifs sont abolis et dans le cadre d’une logique qui assimile la connaissance à son utilisation strictement pratique et commerciale, les études humanistes sont dévaluées et marginalisées. Ce projet-là a été intitulé «Athéna».
Thétis était la fille de Nirée et la mère d’Achilles. Dans l’Iliade, elle apparaît comme une mère-nourrice et un symbole de protection (à travers l’attitude qu’elle adopte vis-à-vis de son fils). Dans la traduction paradoxale du passé grec, une traduction adaptée au présent, une Néréide protectrice est jugée digne pour incarner la chasse, les expulsions et l’exclusion de gens fripés, faibles et accablés. A ses côtés, sur le pignon paradoxal de l’inversion, la déesse de la Sagesse est proclamée responsable du démantèlement de la connaissance publique. Le triptyque est complété par un Xenios Zeus [1], qui héberge les étrangers en les chassant, en les empilant dans des camps et en les torturant parfois dans les centres de détention du pays.

Pour le gouvernement de Samaras, la dénomination indigente est une version contemporaine de la «célébration de la vertu guerrière des Grecs» [2] et un défilé de perversion de mots et de sens. Le gouvernement baptise ses actions héroïques, en leur donnant tout simplement des noms d’héros anciens (et parfois de lieux). Le canon à eau utilisé par la police antiémeute, a été nommé Ajax [3], le plan contre l’invasion des refugiés de la Syrie, plongée dans la guerre civile, a pris le nom Ioni (le nom grec ancien de Gaza, selon Pantelis Boukalas), tandis qu’Ariadne [4] devient un plan contre la fraude à l’assurance maladie. Dans cette fanfaronnade, les noms exigent une grandeur. En partant du présent ils retournent au mythe originel de la construction de la nation. Le retour à l’antiquité revendique maladroitement une légitimation absolue, puisque le passé épique ne se cultive que dans les fins fonds de l’imaginaire, en dehors toute contre-argumentation. Il ne discute pas, il déclare de façon autoritaire à travers la magnificence et l’émerveillement provoqués par sa distance. Cette asymétrie comique et cette incommensurabilité précoce de la grandeur altèrent les mots tout autant que le passé.

Les noms donnés par le Ministère de la Vérité grec ne ratent pas seulement leur but descriptif, mais ils expriment exactement le contraire. Nous ne sommes pas devant une action arbitraire, mais devant un mot pour mot inversé, un objectif qui vise une direction diamétralement opposée et en même temps devant la démonstration de la confiance en soi d’un pouvoir qui n’hésite pas à s’exercer de la manière la plus autoritaire, en dehors du mot pour mot. Les mots ne décrivent pas les objectifs mais l’indifférence complète pour la morale des objectifs réels qui se cachent derrière les noms. Ce lexique rigide ne donne pas des noms aux objets et aux événements pour les décrire mais pour exercer sur eux un pouvoir. Quand les contraires s’identifient, le désaccord et le dialogue sont supprimés et le résultat est connu dès le départ. Dans ce lexique, la protection et la punition s’identifient. On passe de la perversion des mots à la perversion du pouvoir.

On dirait que dans la Grèce de la crise la langue dans son ensemble est mise entre guillemets. Une bande de criminels se désigne parti politique, les attaques au couteau contre les immigrés deviennent l’activisme de la Droite, des êtres humains sont baptisés illégaux. Les tortures dans la Direction Générale de Police de la région d’Attique et dans d’autres commissariats de police sont nommées correction. À Skouries, le Ministère de la Protection du Citoyen procède à des enlèvements de citoyens. On appelle les femmes séropositives des bombes à retardement pour la santé publique. Au lieu d’être soignées et transportées aux hôpitaux, elles sont mises au pilori avec le soutien entier des media toujours si sensibles, elles sont jetées en taule, avec des toilettes inondées, des souris, des chats et des conditions hygiéniques inexistantes (quels mots peuvent, vraiment, rembourser au minimum ces femmes, maintenant qu’elles sont unanimement acquittées, après des mois de détention? Mais, j’ai oublié, les tout puissants media et les gouvernements des mémorandums utilisent les mots, dans des cas pareils, exclusivement comme un moyen de diffamation). Dans la Grèce des mémorandums, la victime est décrite comme le principal responsable pour sa condition, comme coupable et comme agresseur. La condamnation est baptisée bénédiction.

La conclusion tirée de tout ça est que la recherche de la littéralité des mots est, de nos jours, un acte de dignité. Dans la Grèce de la crise, parler littéralement signifie résister.

 

[1] Xenios Zeus est le Dieux de l’hospitalité et le protecteur des étrangers 

[2] Festivités organisées pendant la dictature militaire de 7 ans comprenant de défilés kitsch avec des bateaux antiques ou des symboles de la dictature et de l’église

[3] Héros grec antique qui joue un rôle important dans l’Iliade d’Homère

[4] Fille mythique du roi Minos de Crète et de Pasiphaé, fille d’Hélios (Soleil), elle est associée à des labyrinthes en raison de son implication dans le mythe du Minotaure et de Thésée.

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