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March 1, 2013
March 1, 2013

FMI : L’industrie du pardon

Source: Unfollow  Category: On the crisis
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FMI : L’industrie du pardon

En Grèce depuis trois ans, le FMI a triomphé dans la mission que lui ont confiée le PASOK [1] et le système monétaire international.

D’après un vieux dicton, depuis qu’on a inventé le pardon, on a perdu la vertu. Dans le cas du FMI, avec la vertu ont disparu aussi quelques millions de vies et certains milliards de dollars. Pourtant, d’après notre humble avis le Fonds Monétaire International devrait suivre un vieux conseil de Mahatma Gandhi : « ne t’excuse jamais quand tu as raison ».

Imaginez un cuisinier qui, à chaque fois qu’il entre dans une cuisine, suit à la lettre une recette bien qu’il soit prouvé qu’elle est ratée. Ses clients souffrent de diarrhée et certains décèdent. Ce dernier, à chaque fois, publie une annonce dans laquelle il évoque les erreurs de sa recette, demande humblement pardon et retourne en cuisine pour préparer un nouveau repas mortel.

C’est ainsi que tentent de présenter le FMI plusieurs d’entre ses partisans mais aussi de ses adversaires – comme une version, autrement dit, du cuisiner suédois du Muppets Show, qui tient tout de même entre ses mains le destin de milliers de gens sur la planète entière.

La fameuse erreur du « démultiplicateur » qu’a reconnue le FMI (mais pas pour autant les petits salariés lambda de ses bureaux politiques et journalistiques en Grèce) ne constitue que le dernier exemple dans une interminable liste des mea culpa de l’organisation internationale.

Il est difficile de trouver ne serait-ce qu’un seul cas pour lequel l’intervention du fonds n’ait pas eu de conséquences effrayantes pour l’économie réelle et n’ait pas été suivie par une reconnaissance publique ou confidentielle de responsabilité par les analystes de l’organisation.

Au plus fort de sa « défaillance » le FMI a reconnu H admis publiquement que l’Islande a réussi à échapper à la crise parce qu’elle n’a suivi aucune des règles qu’aurait imposé le sacerdoce du capitalisme néolibéral – précisément elle a réalisé tous les péchés « originels » : du défaut de paiement et de la dévaluation de la monnaie nationale jusqu’à la nationalisation des banques et l’interdiction de la libre circulation de capitaux.

 

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Autrefois, le fonds avait décrit une par une dans ses rapports les erreurs qu’il avait commises dans le cas de l’Argentine, menant le pays à l’effondrement économique. Il s’agit exactement des mêmes « erreurs » qui ont été imposées à la Grèce avec la politique d’austérité, le refus de faire procéder le pays à un défaut de paiement et la persistance à une union monétaire dont les résultats sont quasi identiques à la liaison du peso argentin au dollar américain.

S’agit-il cependant de raisons pour lesquelles les cadres du FMI devraient s’excuser ? Notre réponse est catégorique : non. Parce que, contrairement à la perception commune du « cuisinier déchu » le FMI est un excellent tueur en série. Le fait qu’il décrit à chaque fois comment il a tué sa victime ne signifie en aucun cas qu’il a échoué dans sa mission.

Il y a deux grands secrets inavoués derrière les mea culpa retentissants du FMI. D’abord, ils ne coûtent rien. Le fait de s’exclamer “Oups !” après avoir réduit l’espérance de vie de millions de personnes de dix ans, comme cela s’est produit en Russie, poussé des milliers de personnes au suicide, comme en Grèce, envoyé des centaines d’enfants à la mendicité, comme en Argentine et des dizaines de femmes à la prostitution comme en Roumanie ne constitue pas des excuses sincères. En réalité, c’est comme si on crachait au visage des victimes en leur indiquant poliment qu’elles ont eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

Le plus grand malentendu cependant, par rapport aux excuses du FMI, concerne l’objet des questions pour lesquelles est demandée l’absolution. L’organisation internationale peut aisément s’excuser pour ne pas avoir sauvé les économies des pays qui ont fait appel à son aide tout simplement parce qu’il n’a jamais eu l’intention de le faire. Comme me l’a expliqué l’économiste argentin Claudio Katz, «Le FMI est un outil des banques et tant que la conduite des banques ne change pas, l’attitude de l’organisme en question n’évoluera pas non plus».

Le «malentendu» y relatif, soit que le rôle du FMI est de sauver les pays, a ses racines en 1944, lorsque les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale ont conçu la nouvelle architecture économique avec les accords de Bretton Woods. Reflétant les nouveaux équilibres, formés avec l’effondrement concret de l’Empire britannique, la nouvelle architecture institutionnalisait la domination du dollar en tant que monnaie mondiale. Le FMI et la Banque mondiale, qui sont nés la même année, fonctionneraient comme régulateurs et gardiens du nouveau système en intervenant pour couvrir les dysfonctionnements dans les rapports de change entre les différents pays et aider l’Europe à intégrer en douceur le nouveau monde vaillant du capitalisme américain.

Mais cette logique s’est effondrée au début des années 70 en même temps que l’esprit de Bretton Woods. Dès lors, le Fonds a cessé de traiter des questions telles que la stabilité du taux de change et s’est tourné vers le monde en voie de développement, qui est instantanément tombé dans le piège de la dette publique. Le FMI est devenu en quelques années le « trancheur » des grandes institutions financières de la planète. «C’était un pilage incessant de la part des pays du Nord», nous expliquait il y a quelque temps Hugo Arias, président du Comité d’audit de l’Equateur et collaborateur proche du président Rafael Correa.

Dorénavant l’objectif du FMI n’était plus d’aider les économies nationales à échapper à la crise, mais de les garder en un constant état de limbes permettant aux banques étrangères de dérober aux citoyens la plus-value produite de leur travail. Si le pays s’effondrait financièrement – c’est-à-dire s’il procédait à un défaut de paiement obligatoire – les banques perdraient leur argent. Et si son économie se redressait, il échapperait au contrôle des banques. Dans les deux cas, ce serait un échec pour le FMI, qui perdrait automatiquement sa valeur d’usage pour le système financier mondial.

L’exemple de la Corée du Sud est caractéristique de la manière avec laquelle le FMI a conduit le pays à une récession plus profonde après la crise économique de 1997 afin qu’il puisse aider certaines banques – créanciers telles que les banques américaines Citibank et Chase Manhattan. La situation en Indonésie était toutefois similaire. Comme il est apparu après la fuite d’un rapport confidentiel du FMI au New York Times, le fonds a aggravé la crise bancaire du pays en bloquant les efforts de restructuration de la dette qui nuiraient aux intérêts de créanciers étrangers – ce qu’a fait en d’autres termes durant les premières années de la crise le gouvernement Papandréou, sous les ordres du FMI et le soutien théorique et médiatique d’académiciens et journalistes déchus.

L’exception qui confirme la règle était le cas de la Turquie dont l’importance géopolitique ne permettait pas à Washington de la sacrifier à l’autel du profit bancaire direct. « Nous n’avons jamais traité la Turquie avec des critères purement économiques », m’avait confié il y a quelques années un économiste grec qui se trouvait pendant des années au siège du FMI aux côtés de cadres de la haute direction. C’était un peu après la crise économique de 2001, quand le FMI et la Banque Mondiale ont offert généreusement 20 milliards de dollars.

Dans tous les autres cas le Fonds Monétaire International pouvait distribuer généreusement des «excuses» pour la situation à laquelle il laissait l’économie nationale en sachant cependant qu’il avait accompli sa mission. Exactement comme ça s’est donc produit en Grèce : les créanciers ont eu le temps de se débarrasser des obligations toxiques de la dette, la législation du travail est revenue aux conditions du 19ème siècle, la fortune publique est disposée au profit des élites financières grecques et étrangères et les réactions sont réprimées soit par la police officielle soit par les organisations fascistes paragouvernementales qu’ont protégé les employés du FMI, selon la mission qui leur est assignée par le PASOK et la Nouvelle Démocratie [2]. Le cas de la Grèce constitue peut-être le plus grand succès de l’histoire du FMI. Et aussi nombreuses que soient les excuses qu’il présente il ne peut pas dissimuler son triomphe absolu.

[1] Pasok: le parti socialiste grec qui a gouverné le pays pendant 22 ans (1981-1989, 1993-2004, 2009-2012), durant les 38 années qui ont suivi la chute de la dictature (1974)
[2] ND: (Nouvelle Démocratie) parti de droite, la tête de la coalition gouvernementale actuelle

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