Friday 13th December 2019
x-pressed | an open journal
November 27, 2012
November 27, 2012

Grèce: L’historique d’une révolution, 2008-2012

Author: Anna Papoutsi Translator: Ifigeneia P.
Categories: On the crisis, Protest
This article is also available in: eneselpt-pt
Grèce: L’historique d’une révolution, 2008-2012

Tout commence en 2008. La crise a débuté en Europe mais en Grèce elle ne s’est pas encore fait ressentir. On dirait presque qu’elle nous a oubliés…

Le 6 décembre 2006, un policier lève son arme et tue de sang-froid Alexandre Grigoropoulos, âgé de 15 ans, à Exarcheia dans le centre d’Athènes. Cette nouvelle se répand dans toute la ville et le soir même, des émeutes éclatent lorsque les habitants de la ville, furieux, sortent spontanément manifester dans les rues.

Toute une génération d’adolescents, qui jusque-là semblait être complètement blasée, sort dans la rue pour protester contre le décès injuste d’un jeune de leur âge. Elle se politise, s’auto-organise et revendique de plus en plus de choses: la justice, les opportunités, un avenir meilleur. Il s’agit, en effet, de requêtes qui concernent toutes les personnes de tout âge, les parents, les travailleurs, les étudiants. Il s’agit d’un évènement et d’une réaction sociale qui émeut le monde entier et qui devient un symbole avec Rodney King et la révolte à Los Angeles (1995) et plus tard avec Mark Duggan et les émeutes à Londres (2011).

Ce sont les premiers pas indécis d’un mouvement en Grèce qui laissera un héritage important pour l’avenir.

En 2009 la crise économique arrive de la façon la plus dramatique possible en Grèce et elle se transforme en une crise de dette publique. M. Papandréou «utilise» M. Papoulias[1] en vue des élections présidentielles pour provoquer la chute du gouvernement de Karamanlis, ce qui est considéré par certains comme un «coup d’état parlementaire». Il déclare qu’il ne va pas soutenir le renouvellement de la candidature de M. Papoulias à la Présidence de la République. Cependant, dès qu’il gagne les élections suite à la phrase inédite «Il y a encore de l’argent», le 4 octobre 2009, il propose insolemment M. Papoulias, pour la Présidence de la République et ce dernier ne semble pas être gêné par cette duperie. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois qu’il aide la famille… Il avait «prêté» 10.000.000 de drachmes[2] à Andréas Papandréou pour la Villa Rose[3].

Après 6 mois de démentis et de «jeux en coulisses», en avril 2010, M. Papandréou annonce que la Grèce a recours à l’aide du FMI, de l’U.E. et de la BCE.

Les citoyens, cependant, ne sont pas d’accord et le 5 mai 2010 une grande manifestation se déroule à Athènes regroupant 150.000 citoyens qui protestent contre les mesures déclarées par le premier ministre le 2 mai et connues sous le nom de mémorandum. La manifestation est marquée par la mort tragique de trois personnes à l’intérieur de la banque Marfin sur l’avenue Stadiou. Beaucoup de gens considèrent qu’il s’agit d’une provocation, d’autres parlent de personnes cagoulées et de manifestants qui n’ont pas laissé les ambulances passer. Cependant, une chose est sûre: 2 ans et demi plus tard, il n’y a toujours aucune information quant à l’identité des coupables. Ceux qui ont brûlé vif ces trois personnes et qui ont coupé net cet élan de combats sociaux tandis que 172 députés étaient en train de voter le premier mémorandum pour que la Grèce puisse emprunter 110 milliards d’euros au FMI et à la BCE sous des conditions défavorables. Selon certaines estimations, l’Allemagne, à elle seule, a tiré un profit de 400.000.000 euros de cet emprunt!

Un an a dû s’écouler après les évènements tragiques de Marfin pour que les citoyens ressortent dans les rues et seulement en raison des invitations pacifiques des Indignés. Le 25 mai 2011, sous l’impact de la rumeur qu’en Espagne on a brandit un panneau affichant «Chut, ne réveillez pas les Grecs», débute le rassemblement des Indignés et l’occupation de la place Syntagma à Athènes. Des réunions populaires s’organisent tous les jours à 21h00, de différentes équipes se créent pour travailler sur divers thèmes ainsi que d’autres institutions, comme une station de premiers secours, se mettent en place. La persistance des Indignés dans la non-violence et dans la manifestation pacifique a un profond retentissement chez les citoyens, qui semblent émerger de leur état de sommeil, surmonter le désespoir provoqué par le vote du premier Mémorandum et qui sortent de nouveau dans les rues de façon plus dynamique et plus massive que toute autre fois.

Le 15 juin 2011, suite à la décision de la réunion populaire de la place Syntagma, les Indignés invitent la population à encercler le Parlement pour y empêcher l’entrée des députés et contrecarrer le dépôt du Plan Budgétaire de moyen terme de 2012-2015. L’encerclement, bien sûr, est un échec puisque la répression est violente. Les CRS et les forces de l’ordre DELTA et DIAS semblent avoir perdu le contrôle et, usant d’une violence sans précédent, attaquent violemment les manifestants et les journalistes en utilisant une quantité inconsidérée de bombes lacrymogènes et de bombes assourdissantes. Cela n’est cependant qu’un avant-goût de ce qui allait s’ensuivre.

Le réel tournant vers la répression impitoyable et la violence démesurée et autoritaire se fait les 28-29 juin 2011 lors de l’encerclement du Parlement ayant pour but d’empêcher le vote du Plan Budgétaire de moyen terme. La même scène de répression violente se répète et cette fois, il est évident que les forces de l’ordre ont reçu l’ordre d’évacuer la place Syntagma à tout prix. Juste après l’annonce du vote du Plan Budgétaire de moyen terme, les forces de répression attaquent l’ensemble des manifestants et les repoussent loin de la place. Malgré les tentatives désespérées des CRS, la place est de nouveau occupée et nettoyée le soir même et les réunions reprennent normalement dès le lendemain.

Ce mois de juin constitue une étape charnière dans la répression policière. Toute personne ayant une expérience y relative prend conscience du tournant qu’il y a eu durant cette période. Il est désormais évident que le gouvernement a décidé d’utiliser la répression et la violence policière pour faire face aux réactions sociales. C’est pour cette raison que la répression est ostentatoire mais aussi inutilement et injustement excessive. Le débat sur la violence commence à se développer et la majorité des citoyens, en raison de leur participation active, commence à comprendre quelles sont les raisons qui donnent naissance à la violence lors des manifestations.

L’automne trouve les citoyens sans Indignés puisque le gouvernement en collaboration parfaite avec le maire d’Athènes, M. Kaminis, et en bénéficiant de la nonchalance estivale, a complètement dissout l’occupation de la place Syntagma par la violence. Un silence inquiétant y règne malgré la récession et la pauvreté. Les 19-20 octobre 2011 une nouvelle grève de 48 heures s’organise. Les manifestations sont massives. Le PAME[4] manifeste seul comme d’habitude, mais pour la première fois il reste devant le Parlement. Dans un geste qui justifie la caractérisation «KNAT»[5], les personnes casquées chargées de la protection du KKE (parti comminuste de la Grèce) empêchent les autres manifestants d’approcher l’avenue Amalias. Cette tension se termine par de violents conflits entre manifestants et PAME. Le deuxième jour de la grève, même si les incidents de la veille ne se répètent pas, est marqué par la mort d’un syndicaliste du PAME à cause d’un infarctus.

Entre annonces de référendum et menaces d’écartement de la Zone Euro et de l’Union Européenne, les réactions sociales s’apaisent de nouveau étant donné que les citoyens sont complètement perdus. La proposition, cependant, du 2ème Mémorandum par le gouvernement transitoire –non-élu- de Papadimos fait réagir de nouveau les citoyens qui sortent dans les rues le 12 février 2012 pour la manifestation la plus importante des dernières années. Les medias étrangers parlent de 1.000.000 de manifestants! Cependant, le Mémorandum est voté par 199 députés et Athènes brûle. Une répression violente et un grand nombre d’affrontements entre la police et certains manifestants se terminent en un triste bilan pour la ville. Néanmoins, la lamentation pour les banques et les salles de cinéma brûlées est plus importante que celle concernant le vote du 2ème Mémorandum qui entraîne la catastrophe du pays.

Depuis cette date jusqu’à nos jours, aucune autre manifestation massive n’est recensée tandis que celles qui ont lieu sont très faibles. Ce sont les mêmes manifestations de routine, dirait-on: 26 septembre 2012, 9 octobre 2012, 18 octobre 2012, 6-7 novembre 2012 où 153 députés décident d’hypothéquer les dernières infrastructures du pays en votant le Plan budgétaire de moyen Terme de 2013-2016.

L’apogée de ces mouvements est la tentative de coordonner une grève générale au sein de toute l’Europe le 14 novembre 2012. Les syndicats GSEE et ADEDI annoncent un pauvre arrêt de travail (un aride arrêt de travail de seulement 3 heures) et une encore plus triste manifestation pendant qu’en Espagne et au Portugal, les rues sont inondées de milliers de citoyens.

Le paradoxe se trouve dans le fait que, malgré l’augmentation de la récession et l’aggravation de l’avenir de la plupart des citoyens, les manifestations s’affaiblissent, pour quelquonque raison. Il y a, bien sûr, ceux qui ne sont jamais sortis manifester et qui sont restés chez eux à lancer des insultes depuis leur canapé entre deux messages publicitaires. Je ne peux rien dire à leur sujet bien que je devine la raison qui les pousse à ne pas réagir. Cependant, je ressens le besoin d’essayer de comprendre la raison qui pousse les citoyens ayant manifesté l’année dernière à ne plus réagir aujourd’hui.

L’absence des Indignés joue un rôle primordial. L’occupation de la place Syntagma et les réunions quotidiennes donnaient aux citoyens un sentiment de convivialité et de sécurité qui les poussaient à ne pas quitter la place lors des diverses manifestations. Maintenant, il est clair que même ceux qui insistent à se joindre aux manifestations, que celles-ci se transforment en de violentes émeutes ou pas, ne sont pas prêts à y rester et à se battre.

A cela vient s’ajouter un sentiment général de fatigue, d’abandon et d’impossibilité de réagir qui découle des échecs des différentes réactions des deux dernières années. Ce sentiment de futilité est diffus dans toutes les conversations avant et après les manifestations.

Enfin, la violence démesurée, la répression ostentatoire et le sentiment que la police n’est guère contrôlée font peur à la population. Ce sentiment d’insécurité s’amplifie par la violence de l’organisation néo-nazie Aube Dorée[6], dont le chemin a été tracé par la phraséologie aussi bien du gouvernement actuel que du précédent ainsi que des medias et qui est protégée par la police depuis plusieurs années. Les citoyens s’enferment et se retranchent dans leur microcosme et deviennent ainsi de moins en moins citoyens…

Le printemps et l’été 2011 furent un réel printemps pour les différents mouvements en Grèce –mais aussi dans le monde entier- toutefois depuis lors les citoyens ne sont plus ressortis dans les rues de façon aussi massive et combattante. J’espère que le mois de février 2012 n’était pas la dernière lueur avant la mort définitive…

 

[1]. Karolos Papoulias est le président de la République grecque depuis 2005. Il était membre du parti politique PASOK et proche de la famille Papandréou.

[2]. 10.000.000 drachmes corréspondent à environ 30.000 euros aujourd’hui

[3]. La villa rose est une maison de 532m² dans un des quartiers les plus riches d’Athènes, construite par Andréas Papandréou (le père de Georgios Papandréou et ancien premier ministre du pays) en 1993 pour lui et sa nouvelle femme (ancienne hôtesse de l’air) Mimi Liani. Son divorce et cette maison très chère ont créé un grand scandal à l’époque.

[4]. Le PAME (front militant de tous les travailleurs) est un regroupement d’organisations syndicales grecques sous l’impulsion du parti communiste grec (KKE).

[5]. KNAT, ce mot est contruit par deux autres mots: MAT qui est le CRS et KNE qui est l’organisation des jeunes du parti communiste. Il se refère au rôle ambigu de cette organisation pendant les manifestations des années ’80 et ’90 à Athènes.

[6]. L’Aube Dorée est le parti néo-nazi grec. Malgré son existence depuis les années 80, c’est la première fois qu’il est representé au niveau du Parlement; après les éléctions de juin 2012 il obtient 18 sièges. Des candidats appartenants à l’Aube Dorée sont également accusés de crimes aussi graves que des agressions physiques et des assassinats. Ils mènent des ratonnades contre les immigrés, en les poignardant et en détruisant leurs magasins. Leur activité fasciste et raciste se poursuit et s’intensifie sous la tolérance du gouvernement grec et l’Union Européenne.

Creative Commons License
Grèce: L’historique d’une révolution, 2008-2012 by Anna Papoutsi is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 3.0 Unported License.

This article is also available in:

Translate this in your language

Like this Article? Share it!

Leave A Response