Sunday 15th September 2019
x-pressed | an open journal
February 16, 2013
February 16, 2013

Grèce: Les tortures de la police grecque et l’indigence des intellectuels de Droite

Source: Enet  Categories: Antifascism, On the crisis
This article is also available in: eneles
Grèce: Les tortures de la police grecque et l’indigence des intellectuels de Droite

Le 2 mars 1757, Damien le «régicide» (il avait tenté d’assassiner Louis XV) a été transporté sur l’échafaud qui avait été monté en place de Grève à Paris, sur lequel les bourreaux – utilisant des tenailles enflammées– ont arraché la peau de son buste, de ses mains, de ses cuisses et de ses mollets, ont brulé au feu de souffre son bras droit – avec lequel il a fait la tentative – et ont versé sur ses plaies du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la résine brulante, de la cire et du souffre.

Ensuite, ils ont attaché ses membres à des chevaux qui tiraient dans des directions opposées et son corps a été démembré. Les restes du corps ont été jetés au feu et ses cendres dispersées dans le vent.

C’est avec cette description que Michel Foucault débute son ouvrage «Surveiller et punir. Naissance de la prison». Après l’horreur du spectacle du châtiment subi par un candidat régicide, il nous transporte quelques décennies plus tard, à la naissance de la prison et au changement des moyens de sanction des «criminels». Leur punition exemplaire devant la foule délirante a été remplacée par l’effort scientifique de correction des détenus derrière les barreaux. Le corps a laissé sa place à l’âme, l’échafaud panégyrique à la prison sombre, le spectacle populaire à la surveillance scientifique.

Les tortures en tant que choix principal des autorités pour la punition exemplaire de ses ennemis ont disparu non seulement en raison de la prédominance d’une perception plus «humaniste» et scientifique de la correction, mais – attention – parce que le rituel de l’exécution publique dans son ensemble est si instable, qu’il pourrait facilement se retourner contre le pouvoir. Réfléchissons à un scenario imaginaire: le peuple parisien est rassemblé devant l’échafaud, mais le démembrement du régicide inspire la sympathie et ses appels à la justice fascinent la foule, qui attaque les bourreaux et les décapite de façon expéditive. Eh bien, ce scénario n’est pas tellement fictif. Quelques décennies plus tard, le bourreau prendra la tête du prochain roi, Louis XVI, devant la foule enthousiaste du peuple révolté.

On a beaucoup écrit sur ce que les forces de police ont voulu montrer à travers la transformation récente des tortures [1](cachées jusqu’à présent par le secret des murs, à l’intérieur des cellules, sur les immigrés et les résistants) en un spectacle public. En effet, la Police Grecque nous adresse un clin d’œil et fait un saut délibéré de deux siècles et demi (ou bien de tout juste 70 ans? [2]) en arrière, quand les carcasses et les têtes des ennemis du pouvoir étaient trimballées et exposées à travers le pays à titre de spectacle. Par contre, on a très peu écrit sur ce que signifie ce choix pour le pouvoir.

En Grèce aujourd’hui, donc, il semblerait que la violence spectaculaire de l’Etat «officiel» (Police Grecque) et de l’Etat «fantôme» (l’Aube Dorée [3]) face aux faibles (incarcérés, licenciés, «illégal», séropositives, immigrés, camelots, etc) soit la seule et l’ultime carte d’un pouvoir qui a perdu depuis bien longtemps sa capacité d’hégémonie politique / idéologique sur la population. Difficile de trouver ailleurs dans l’Occident capitaliste un pays où «l’intellectuel de droite» (excusez l’emploi de cette expression inappropriée) ait à démontrer une telle indigence d’arguments. Tous ceux qui circulent proviennent soit de néolibéraux kill-the-poor [4] comme Mandravelis, soit de save-the-rich [5] corrompus d’extrême droite comme Kranidiotis, soit de partisans de Hobbes anticommunistes comme Kalyvas [6], dont toutes les «analyses» ne sont que des variantes plus ou moins légères de la doctrine de Dendias [7] de «la loi et l’ordre» .

Compte tenu de cette indigence politique, la spectacularisation de la violence crue du pouvoir est le seul…argument qui reste. D’où l’organisation de kermesses pour un condamné par l’Etat officiel et l’Etat «fantôme» en guise de prévention et pour l’alignement des spectateurs.

Journalistes de renommée montent l’échafaud télévisé, démocrate de gauche [8] applaudissent le rétablissement de l’ordre et partisans retardataires de la «création» accusent les «deux extrêmes» [9] de l’abolition de l’Etat.

Jusque là la recette fonctionne à merveille….dit Louis XV à son successeur.

 

[1] Le 1er février 2013, à la suite d’une poursuite policière mais sans aucune sorte de résistance, la police a arrêté quatre voleurs de banque; au moment où ils ont été transportés au bureau du procureur de la République, ils avaient évidemment été fortement battus et torturés par la police. Toutefois, lorsque leurs photos d’identité judiciaire ont été communiquées à la presse, il était évident que la police avait tenté de modifier les photos en photoshop pour cacher les signes de violence. Pour en savoir plus cliquer ici.

[2] Les gagnants de la guerre civile ont exercé une très forte violence contre les vaincus, non seulement pendant, mais aussi après la guerre. Une méthode indicative était l’exposition des têtes décapitées des guérilléros de la gauche dans les villages et les villes.

[3] L’Aube Dorée est le parti néo-nazi grec. Malgré son existence depuis les années 80, c’est la première fois qu’il est representé au niveau du Parlement; après les éléctions de juin 2012 il obtient 18 sièges. Des candidats appartenants à l’Aube Dorée sont également accusés de crimes aussi graves que des agressions physiques et des assassinats. Ils mènent des ratonnades contre les immigrés, en les poignardant et en détruisant leurs magasins. Leur activité fasciste et raciste se poursuit et s’intensifie sous la tolérance du gouvernement grec et l’Union Européenne.

[4] Tuer les pauvres. Mandravelis est un journaliste grec qui écrit pour le journal conservateur Kathimerini.

[5] Sauver les riches. Kranidiotis est Député du parti conservateur «Nouvelle Démocratie», qui est à la tête du gouvernement de coalition

[6] Stathis Kalivas est professeur de science politique à l’Université de Yale

[7] Nikos Dendias est le ministre de l’Ordre public et de la Protection du Citoyen. Il est le directeur politique d’une force policière qui réprime et torture. Il est également l’inspirateur des opérations telles que Zeus (contre les migrants) et de Thétis (contre les toxicomanes) et responsable de l’expulsion des squats les plus anciens de la ville (qui ont été des centres culturels et des forteresses contre le parti néo-nazi Aube Dorée)

[8] L’auteur se réfère à DIMAR, parti formé par d’anciens membres de Syriza; malgré son passé de gauche il fait actuellement parti de la coalition gouvernementale et soutient activement des politiques néo-libérales et autoritaires

[9] La théorie des «deux extrêmes» revendique que l’extrême gauche et l’extrême droite sont identiques puisque les deux sont des expressions du totalitarisme. Elle est utilisée aujourd’hui en Grèce pour saper le renforcement des partis de gauche et la radicalisation des citoyens.

 

* Nikolas Kosmatopoulos est anthropologue social au Columbia Global Center à Paris

This article is also available in:

Translate this in your language

Like this Article? Share it!

Leave A Response