Wednesday 23rd August 2017
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November 16, 2015
November 16, 2015

«Le deuil devient la loi» – Judith Butler, de Paris

Source: Versobooks  Category: Letters from home
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«Le deuil devient la loi» – Judith Butler, de Paris
« ’ Une façon dont nous pouvons nous poser la question “qui sommes-‘’nous’’” dans ces temps de guerre est en se demandant quelles vies sont considérées précieuses, pour quelles vies devons-nous pleurer, et pour quelles vies nous ne devons pas. Nous pouvons penser de la guerre qu’elle divise les populations entre ceux pour lesquels nous pleurons et ceux pour lesquels nous ne pleurons pas. Une vie pour laquelle nous ne ferons pas de deuil est une vie pour laquelle nous ne pouvons pleurer, car elle n’a jamais été vécue, et donc, n’a jamais vraiment été une vie. Nous pouvons voir la division de la planète entre les vies pour lesquelles nous faisons un deuil et les vies pour lesquelles nous n’en faisons pas de la perspective de ceux qui font la guerre dans le but de défendre les vies de certaines communautés et défendre celles-ci contre les vies des autres – même si cela signifie de prendre ces vies. ‘’ Judith Butler, Frames of War: When is Life Grievable?

Je suis à Paris et je suis passée près de la scène de la tuerie sur le boulevard Beaumarchais ce vendredi soir. J’ai diné à 10 minutes d’une autre cible des attaques. Tous ceux que je connais sont sains et saufs, mais plusieurs personnes que je ne connais pas sont maintenant mortes ou traumatisées ou en deuil. C’est choquant et terrible. Aujourd’hui, il y avait des gens dans les rues en après-midi, mais en soirée, il n’y avait plus personne. En matinée, tout était complètement immobile.

Il semble évident, d’après les discussions immédiates aux évènements entendues à la télévision, que ‘l’état d’urgence’, bien que temporaire, apporte un état de sécurité améliorée. Les questions débattues à la télévision incluaient la militarisation de la police (comment ‘’compléter’’ le processus), l’espace de liberté, et comment combattre ‘’l’Islam’’ – un groupe amorphe. Hollande essaya d’avoir l’air d’un dur lorsqu’il déclara que ceci était une guerre, mais on ne pouvait ignorer l’aspect simulé de cette performance et prendre le discours au sérieux.

Et pourtant, tout comme le bouffon qu’il est, il agit maintenant comme s’il était le chef de l’armée. La distinction État/armée se dissout à la lumière de l’état d’urgence. Les gens veulent voir la police, et veulent une police militarisée pour les protéger. Un désir dangereux, bien que compréhensible. Les aspects positifs de ces pouvoirs spéciaux accordés par le souverain, sous l’état d’urgence, incluaient d’offrir à tous, hier soir, le service de transport en taxi gratuitement pour retourner à leur domicile et ouvrir les hôpitaux pour tous gens affectés par les évènements. Il n’y a pas de couvre-feu, mais les services publics sont réduits et les manifestations ne sont pas permises. Même les rassemblements à la mémoire des morts sont techniquement illégaux. Je suis allée à l’un de ces rassemblements à la Place de la République et la police annonçait que tous les gens devaient se disperser, mais peu obéissaient. Ce fut pour moi un bref moment d’espoir.

Ces commentateurs qui cherchent à faire des distinctions parmi les types de communautés musulmanes et les vues politiques sont considérés comme coupables de créer des ‘nuances’. Apparemment, l’ennemi doit être détaillé et distinctif pour être vaincu et la différence entre musulman et djihadiste et ISIL devient plus difficile à discerner dans les discours publics. Les experts étaient convaincus de savoir qui était l’ennemi avant même qu’ISIL réclame la responsabilité des attaques.

J’ai trouvé intéressant que Hollande annonce 3 jours de deuil national tout en renforçant les contrôles de sécurité – une autre façon de lire le titre du livre de Gillian Rose, ‘être en deuil devient la loi’. Sommes-nous en deuil ou nous soumettons-nous à un pouvoir d’état de plus en plus militarisé et une démocratie suspendue ? Pourquoi ces décisions passent-elles mieux lorsqu’elles découlent d’un deuil ? Les jours de deuil national seront au nombre de 3, mais l’état d’urgence peut durer jusqu’à 12 jours avant de devoir être approuvé par l’Assemblée nationale.

Mais aussi, l’État explique qu’il doit maintenant restreindre les libertés afin de défendre la liberté – cela semble un paradoxe qui ne dérange pas les experts de la télévision. Oui, les attaques furent de toute évidence dirigées vers des endroits représentatifs de la liberté quotidienne en France : le café, l’avenue des concerts rocks, le stade de foot. Dans le hall de la salle de concert, un des attaquants qui a commis les brutaux assassinats de 89 personnes a apparemment prononcé une diatribe, blâmant la France d’avoir échoué son intervention en Syrie (contre le régime d’Assad), et blâmant l’Occident pour ses interventions en Iraq (contre le régime Baathist). Donc, pas une position, si on peut appeler cela ainsi, contre l’intervention occidentale en soi.

Il y a également la politique des noms : ISIS, ISIL, Daesh. La France ne parle pas d’“État islamique”, puisque cela serait reconnaître qu’il y a un État. Ils tiennent également à garder le terme “Daeash”, puisque c’est un mot arabe qui n’entre pas dans la langue française. Pendant ce temps, cette organisation réclame la responsabilité des assassinats, affirmant qu’ils étaient la rétribution pour tous les bombardements aériens ayant tué des musulmans sur la terre des Caliphates. La décision de choisir le concert de rock comme cible — un spectacle d’assassinats — a été expliquée : on y retrouvait “l’idolâtrie” et “un festival de perversion”. Je me demande comment ils peuvent en arriver au terme “perversion”. Ils ne savent manifestement pas de quoi ils parlent.

Les candidats à la présidence ont fait chorus : Sarkozy propose maintenant des camps de détention, expliquant qu’il est nécessaire d’arrêter ceux qui sont suspectés d’avoir des liens avec les djihadistes. Et Le Pen argumente en faveur de l’« expulsion », ayant tout récemment traité les nouveaux migrants de « bactéries ». Le fait que l’un des meurtriers d’origine syrienne soit manifestement entré en France par la frontière grecque donnera peut-être une raison à la France de consolider ses guerres nationalistes contre les migrants.

Mon pari est qu’il sera important d’avoir un œil sur les discours portant sur la liberté dans les jours et semaines à venir et qu’ils auront des conséquences sur la sécurité de l’État et les limitations de notre démocratie. Notre vision de la liberté est attaquée par l’ennemi, une autre est restreinte par l’État. L’État défend la version de la liberté attaquée en disant qu’elle est le cœur de la France, mais suspend la liberté de rassemblement (le droit à la manifestation) durant ces journées de deuil national et prépare une militarisation encore plus forte de la police. La question politique semble être, quelle vision de la droite sortira gagnante des prochaines élections ? Et que devient maintenant la droite permissive, alors que Le Pen devient le « centre » ? Horrible, triste, mais nous espérons que nous pourrons encore penser, parler et agir après tous ces évènements.

Faire son deuil semble devoir être totalement restreint au cadre national. Les 50 morts de Beirut, le jour précédent, sont à peine mentionnées, tout comme les 111 personnes tuées en Palestine dans les semaines précédentes, ou ceux d’Ankara. La plupart des gens que je connais se décrivent comme étant « dans une impasse », incapable d’y voir clair dans cette situation. Une façon de voir les choses pourrait être d’en venir à un concept de deuil transnational, de considérer comment fonctionne le deuil, pourquoi la cible qu’était le café nous touche directement au cœur d’une façon différente des autres cibles. Il semble que la peur et la rage peuvent bien se transformer en l’étreinte féroce d’un État policier. Je suppose que c’est pour cela que je préfère ceux qui se retrouvent dans une impasse. Cela signifie qu’il leur faudra un certain pour y réfléchir. C’est difficile de réfléchir lorsqu’on est bouleversé. Il faut du temps, et d’autres qui soient prêts à y réfléchir avec nous – ce qui a de bonnes chances d’arriver dans une de ces manifestations « non autorisées ».

Judith

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