Tuesday 21st May 2019
x-pressed | an open journal
May 6, 2013
May 6, 2013

Nouvelle interview avec Rudolf Elmer: «Le focus mis dans mon cas a jusqu’ici été entièrement basé sur des preuves incriminantes»

Translator: Tania P.
Source: Liberte-info  Category: Dialogues
This article is also available in: enesel
Nouvelle interview avec Rudolf Elmer: «Le focus mis dans mon cas a jusqu’ici été entièrement basé sur des preuves incriminantes»

Depuis notre dernière entrevue avec Rudolf Elmer, l’un des lanceurs d’alerte les plus importants, son cas a fait des progrès significatifs, tels que la reconnaissance par les juges de la Cour Suprême de Zurich que le ministère public a fait un «travail bâclé» pendant l’enquête sur l’affaire, ainsi que l’ordre de travailler sur l’affaire de nouveau. Ceci ne traite quand même pas l’absurdité qui consiste à enquêter sur le dénonciateur et non sur les criminels présumés exposés par lui.

Depuis la reconnaissance par les juges de ce qui était clair pour tous ceux qui connaissaient l’affaire, il n’y a pas eu de progrès. Nous avons donc pensé qu’il serait opportun d’avoir une nouvelle entrevue avec Rudolf Elmer, surtout depuis sa dernière lettre adressée aux mêmes juges, où il insiste pour avoir un procès équitable.

Tout d’abord, est-ce que vous pouvez nous parler de votre situation personnelle et professionnelle (en dehors des questions juridiques) depuis notre dernière interview en 2011?

Rudolf Elmer: Vous rappelez-vous comment j’ai décidé de prendre le taureau par les cornes, il y a quatre ans, et de retourner en Suisse afin de contester les institutions puissantes (les tribunaux, la politique et même le gouvernement) et d’alerter sur la manière dont les porteurs de vérité sont traités, si les intérêts nationaux – le veau d’or de la confidentialité bancaire – et les intérêts douteux des oligarques financiers puissants en Suisse sont à risque? Cette position a eu un impact énorme non seulement sur ma situation générale, mais, plus important encore, sur la situation de ma famille.

Ma situation personnelle a changé au cours des trois dernières années de manière positive, en raison du fait que les gens comprennent maintenant que la confidentialité bancaire ne protège pas seulement la vie privée des gens honnêtes, mais elle fournit également de plus en plus un cadre juridique de protection pour les criminels et, surtout, pour les compagnies anonymes à faible imposition. En outre, je reçois beaucoup de soutien moral, non seulement par les citoyens, mais aussi par des gens très bien établis dans la société suisse; des gens qui comprennent que la réputation de la Suisse a été gâtée par les manageurs avides.

Ma situation professionnelle n’est certainement pas satisfaisante; j’ai vainement fait des demandes pour de nombreuses positions différentes, par exemple à la Banque Alternative de la Suisse et à des ONG etc. Toutefois, alors que je suis impliqué dans des batailles juridiques avec les tribunaux, personne n’est prêt à m’embaucher ni à me donner un soutien réel c’est à dire de bénéficier de mon expertise dans l’industrie financière mondiale. Évidemment, je donne des conseils à certains clients qui ont été trompés par les banques, mais je n’y gagne rien.

Heureusement, la société dans son ensemble commence à m’écouter et à comprendre que je suis en train d’éduquer le public en divulguant mes connaissances d’initié sur la façon dont les paradis fiscaux fonctionnent et sur le type de tort qu’ils causent à la société. Les scandales récents dans le secteur financier, la crise de dette actuelle et le fait que les grands scandales comme Enron, Madoff, Sir Allan Stanford, AIG, LGCM, Starbucks, Google etc. ont été animés principalement par des structures dans des paradis fiscaux, me font témoin de pratiques abusives, mais pas encore un expert sollicité par les chercheurs, les gouvernements et les régulateurs. Par conséquent, ma situation professionnelle reste insatisfaisante, principalement en raison du fait que la bataille juridique est en cours depuis près de huit ans dans l’État de Zurich et qu’il n’y a toujours pas de verdict rendu.

Qu’est-ce qui vous a incité à écrire une lettre aux juges de la Cour Suprême de Zurich?

Rudolf Elmer: Il y a une obligation légale pour les procureurs et les juges de considérer à la fois les preuves à charge et les preuves à décharge pour évaluer un cas. Jusqu’à présent, mon cas a entièrement été fondé sur les preuves incriminantes, alors que toutes les preuves à décharge ont été systématiquement ignorées par les autorités. En d’autres termes, il y a beaucoup d’espace pour manipuler les faits, par exemple en excluant certaines données importantes, en rejetant les demandes de témoins ou même en utilisant de fausses informations pour manipuler l’issue du procès. Un procès équitable n’est possible que si toutes les preuves à charge et à décharge et tous les faits sont mis sur la table. En examinant les dossiers de la Cour, j’ai appris que plein de dépositions fausses one été faites et beaucoup d’informations clé ont été omises à mon désavantage. Afin de clarifier la situation et de donner aux juges de la Cour Supérieure l’occasion de comprendre l’affaire dans son intégralité, la lettre est devenue un outil essentiel pour ma défense en tant que dénonciateur. A partir d’aujourd’hui, tous les dénonciateurs en Suisse ont été déclarés coupables d’une manière ou d’une autre.

La dénonciation n’est pas reconnue dans un paradis fiscal pour des raisons évidentes! La lettre pourrait être encore plus importante pour les juges fédéraux en Suisse ou pour la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) et même pour la société, si un jour je suis obligé de lancer un appel contre un éventuel verdict négatif des juges de la Cour de Zurich. En termes simples, ce que je veux c’est la transparence et un procès équitable et, à cet égard, l’omerta bien connue des tribunaux suisses va faire face à une position difficile.

Quant à la CEDH, qui a rejeté votre plainte, quatre ans après sa présentation, nous avons écrit une lettre pour les interroger sur plusieurs irrégularités dans le traitement de votre plainte. Leur réponse n’a pas répondu à ces questions, ce qui soulève des doutes quant à l’indépendance de la CEDH sur les questions de la confidentialité bancaire et l’évasion fiscale. Quelles sont vos réflexions à ce sujet?

Rudolf Elmer: Mon point de vue est que le modèle d’affaires de la confidentialité bancaire est motivé et soutenu par des intérêts politiques et économiques forts, non seulement des gouvernements individuels, mais aussi de grandes régions économiques, des organisations mondiales et des grandes entreprises, y compris des institutions financières et des conglomérats multinationaux. Par conséquent, les Américains protègent leurs paradis fiscaux, le Delaware, le Wyoming et le Nevada; le Royaume-Uni en fait autant avec les îles Anglo-Normandes et les îles Cayman; l’Inde avec l’île Maurice et les Seychelles; la Chine avec le Hong Kong et Singapour; l’Amérique du Sud avec le Belize, le Panama et les Caraïbes, et l’Europe pareil. La CEDH protège, dans mon cas, la Suisse, pour des raisons politiques et économiques, je suppose. En outre, il existe des organisations internationales telles que l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economiques) et le G-20 qui se composent de plusieurs États membres, connus comme paradis fiscaux à l’aide de la confidentialité bancaire uniquement pour faire fonctionner leurs entreprises douteuses. Par conséquent, l’objectif principal de la législation sur la confidentialité bancaire est d’en tirer profit et de cacher les transactions abusives et les bénéficiaires réels à la fin de la chaine. Dans mon cas, la CEDH n’a fait que ce qu’elle a senti qu’elle devait faire et a ignoré, pour des raisons politiques, les adversités de ma famille, afin de servir le système et protéger le secret bancaire, qui est aujourd’hui connu pour causer tant d’injustice et de souffrance dans la société.

Les récentes révélations de Offshore Leaks, qui sont toujours en cours, sont un grand coup pour l’activité des «services d’évasion fiscale», et confirment ce que vous avez dit tout au long. Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez entendu parler de Offshore Leaks pour la première fois?

Rudolf Elmer: Je me suis senti très bien à ce sujet. Non pas parce que Offshore Leaks a montré et continue de montrer que j’ai raison dans mon analyse et mon point de vue, mais surtout parce que les journalistes d’investigation font ce qu’ils ont à faire en tant que soi-disant quatrième pilier de l’État: informer et éduquer les gens, mettre en évidence les graves problèmes de la société, nourrir la volonté politique de lutter contre les pratiques abusives dans toute l’industrie et créer la pression nécessaire sur les politiciens pour représenter les intérêts du peuple dans leur prise de décisions et non pas les intérêts des petits mais puissants groupes – l’industrie financière, les conglomérats multinationaux et certaines personnes de poids avec des structures offshore. Il me semble que cela a été un grand pas dans la bonne direction vers la justice, la transparence et l’illumination de la société. En outre, Offshore Leaks offre la possibilité de faire de réels progrès dans la lutte contre les paradis fiscaux abusifs.

Il semble que l’évasion fiscale a tellement envahi la classe politique (y compris en Occident) que certains membres de gouvernements, qui imposent l’austérité sur leur peuple, sont en même temps ceux qui planquent des millions d’euros dans des paradis fiscaux pour éviter les impôts – comme serait le cas de l’ancien ministre du budget en France, Jérôme Cahuzac, qui est actuellement sous investigation, mais qui a choisi de «s’excuser» publiquement. Votre commentaire sur cette affaire?

Rudolf Elmer: Pour être clair, il ne s’agit pas de millions, mais de milliards et comme je l’ai déjà dit, il y a quelques années, sur Wikipedia: «C’est un problème mondial … l’évasion fiscale offshore est le plus grand vol entre les sociétés et les pays voisins (par exemple, l’Allemagne et la France à la Suisse et le Luxembourg) dans ce monde.» Ce n’est pas que la classe politique; il s’agit aussi de gens qui sont avides au point de violes les droits de l’homme, même les plus élémentaires, comme le droit de vivre et le droit à l’alimentation. Une partie de la classe politique s’est transformée en soldats des criminels et des organisations criminelles qui abusent la loi entièrement en leur faveur et l’utilisent pour se protéger et faire paraître leurs affaires abusives comme légales et légitimes. Heureusement, des cas comme celui de Cahuzac ou de l’ancien footballeur Uli Hoeness ont été rendus publics. Cependant, je doute encore que ces gens connus seront tenus responsables de leurs actions de la même manière que quelqu’un qui a volé, par exemple, 1.000 dollars à son employeur. Le voleur finirait par aller en prison, mais je doute que Cahuzac, Uli Hoeness ou quelqu’un de ces gens de grande envergure qui auraient commis des fraudes d’évasion fiscale seraient reconnus coupables en Europe et seraient exposés à une peine de prison! Evidemment, ils auront endommagé leur réputation et probablement perdu leur position de pouvoir, mais cela n’est pas du tout la même chose à laquelle le voleur doit faire face.

Enfin, Cahuzac et Uli Hoeness auront probablement une amende énorme à payer, mais cela ne va pas empêcher d’autres personnes d’avoir recours à l’évasion fiscale, car ils savent qu’ils peuvent s’en tirer avec juste une amende. En fait, ce qu’il faut c’est une peine de prison pour tous pour cesser cette affaire d’évasion fiscale!

Depuis notre dernière entrevue, avez-vous été victime d’harcèlement par la Banque Julius Baer ou la magistrature ou le gouvernement suisse?

Rudolf Elmer: Il n’y a pas d’harcèlement direct survenant par ces institutions, mais il y a encore une attaque en cours sur ma réputation et, évidemment, le fait que l’affaire soit toujours pendante devant les tribunaux est un lourd fardeau pour moi et ma famille. Par exemple, l’ordinateur de ma fille, son appareil photo et ses CD ont été confisqués par la police en janvier 2011 et par conséquent, étant une fille de 13 ans, elle estime que ses droits fondamentaux en tant que citoyen suisse ont été gravement violés à plusieurs reprises par les autorités zurichoises. Sans parler de toutes les photos de famille et des rapports médicaux, saisis en septembre 2005, qui n’ont jamais été restitués. C’est une façon de mettre la pression sur toute la famille.

Au cours des six derniers mois, vous avez participé à des émissions de télévision et vous avez été mentionné dans plusieurs articles, y compris un rapport spécial de The Economist sur l’évasion fiscale. Avez-vous remarqué un regain d’intérêt dans la presse sur ce sujet, et si oui, qu’est-ce qui l’a motivé d’après vous?

Rudolf Elmer: Il est assez clair que les éléments clé pour la sensibilisation accrue du public sur la question de l’évasion fiscale sont la mauvaise gestion de la crise financière, la crise de la dette aggravante, les régimes de rémunération croissante des cadres supérieurs et les mesures d’austérité subies par le peuple. Les choses n’ont pas changé; en fait, les choses se sont empirées pour 99% des gens au cours des derniers mois. Considérez mon cas comme un cas d’exemple qui rend la corruption systémique plus visible dans nos sociétés – la corruption systémique qui détruit la démocratie et menace la stabilité et la paix, ou tout simplement les droits de l’homme fondamentaux. En plus, cela nourrit le fascisme et soutient les points de vue des groupes extrémistes à la fois sur la gauche et sur la droite de l’échiquier politique.

Récemment, Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, a publié un livre dans lequel il dénonce ce qu’il considère comme la famine systématique et délibérée jusqu’à la mort d’un enfant toutes les cinq secondes, parce que l’approvisionnement alimentaire de la planète pourrait nourrir le double du nombre actuel de la population. Voyez-vous un parallèle entre cette famine systémique et la corruption systémique que le secret bancaire permet et crée?

Rudolf Elmer: Jean Ziegler a été un grand défenseur de mon cas depuis 2005 et nous sommes apparus ensemble dans des émissions télévisées récemment. J’ai lu le livre dont vous parlez deux fois. Mon opinion est qu’il y a un lien très fort entre la corruption systématique causée par les lois sur le secret bancaire et la famine systémique. Il y a non seulement des conglomérats multinationaux mais aussi des institutions financières qui bénéficient des fluctuations de prix liées à l’eau et la nourriture. Il existe des exemples frappants dans l’industrie des fonds de couverture de spéculation sur les prix alimentaires, et également au sein de groupes tels que les grandes entreprises de négoce dans le commerce mondial. Tous utilisent les lois sur le secret bancaire pour éviter la transparence et cacher leurs pratiques commerciales douteuses.

Je tiens également à souligner que les opinions et les déclarations de Jean Ziegler ont augmenté ma motivation parce que mon combat n’est pas vraiment un combat en ma propre faveur, c’est plutôt une lutte pour soutenir les individus vulnérables qui n’ont pas de voix dans ce monde. Par conséquent ça vaut la peine d’aller en prison à nouveau si nécessaire pour envoyer encore un message clair à la société au sujet des lois abusives sur le secret bancaire.

Julian Assange, dont l’organisation WikiLeaks vous a aidé à rendre public votre cas en 2008, est toujours réfugié à l’ambassade de l’Equateur à Londres, contre un cas juridique suédois politiquement motivé qui pourrait aboutir à son extradition vers les Etats-Unis, où il pourrait faire face à des tortures ou pire. Voulez-vous lui transmettre un message ?

Rudolf Elmer: Oui, il faut de la patience, du temps et il faut alerter la société en permanence pour faire comprendre qu’il y a un grand intérêt économique et gouvernemental pour détruire sa réputation. Ce sera une question continue parce que les gouvernements ont des ressources illimitées et, surtout, ils peuvent contrôler le temps et décider le moment où quelque chose peut ou doit se produire. Par conséquent, il doit rester un modèle de transparence. Il doit continuer à lutter contre cette bataille acharnée afin de:

• trouver encore plus de soutien dans la société globale;

• rendre sa personne trop importante pour échouer face à une poursuite pour des raisons politiques;

• démontrer qu’il est une victime du système judiciaire et des groupes politiquement puissants, et

• déclencher un débat mondial pour discuter de l’affaire judiciaire suédoise politiquement motivée contre lui au niveau mondial.

La bataille dans son intégralité a à voir avec sa crédibilité dans la société, ce qui est essentiel pour quiconque remet en question les institutions et les groupes puissants!

Quels sont vos plans pour le futur proche?

Rudolf Elmer: Il est assez simple de faire ce que j’ai proposé à Julian Assange dans la question précédente. Pour moi, cela se traduira par la participation à des entrevues de qualité; la présentation de mes vues dans des journaux bien connus et de qualité; l’achèvement de deux documentaires internationaux et la participation à des programmes de recherche avec le soutien des moyens de communication comme la télévision ARTE, ARD, SWR et Deutsche Welle. Et aussi la contestation en justice des deux journaux conservateurs suisses qui ont essayé de détruire ma réputation, afin de maintenir la question de la dénonciation et du secret bancaire abusif en vie dans l’intérêt public!

 

 

 

This article is also available in:

Translate this in your language

Like this Article? Share it!

Leave A Response