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November 13, 2012
November 13, 2012

Quand l’eau se vend

Author: Fragkiska Megaloudi Translator: Ifigeneia P.
Source: The Press Project  Category: On the crisis
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Quand l’eau se vend

Cartoon de Enrico Berduccioli

La privatisation des compagnies publiques d’approvisionnement en eau des villes dans le monde entier a presque toujours le même point commun: elle se fait soit sous la pression de créanciers internationaux envers des pays dont la dette publique est élevée soit sous la pression de multinationales et de politiciens envers des pays avec une situation économique solide.

L’argument principal est que l’Etat tarde beaucoup à offrir les services nécessaires, ces derniers étant jugés inefficaces. Cependant, la réalité est que, dans les pays qui ont appliqué cette doctrine, un monopole privé très puissant s’est installé et toute notion de concurrence ainsi que tout espoir pour des prix moins élevés ont été abolis à cause des rachats et des fusions.

Depuis le début des années ’80 et jusqu’en 2000, les créanciers internationaux et les multinationales ont exercé une grande pression afin que les entreprises publiques d’approvisionnement d’eau se privatisent. Le résultat a été que les 5 grandes multinationales Veolia, Suez, Agbar, RWE et Saur possèdent 71% du marché international de la vente d’eau en 2001. Cependant, la réaction des citoyens a entraîné une nouvelle nationalisation des réseaux. De nos jours, les multinationales ne possèdent que 34% du marché tandis que 90% des plus grandes villes de la planète continuent à avoir un réseau public d’approvisionnement en eau. En 2011, seulement 12% de l’approvisionnement en eau, sur l’échelle mondiale, appartenait à des entreprises privées. La privatisation se fait de nos jours sous forme d’investissements dans les techniques de haute technologie et dans l’achat des droits de l’eau.

Que s’est-t-il passé, cependant, dans les pays où le réseau a été privatisé ?

L’Argentine a été l’un des premiers pays à privatiser son réseau d’approvisionnement en eau. En 1993, le gouvernement a cédé le réseau d’approvisionnement en eau à un consortium de multinationales et d’entreprises locales. La Banque Mondiale s’est précipitée pour féliciter l’initiative de l’Argentine en déclarant que c’est un investissement porteur d’espoir. Mais la joie n’a pas duré longtemps. Les entreprises ont placé aux postes-clés des collaborateurs du gouvernement qui touchaient des salaires très élevés. Ainsi, pour pouvoir faire face au coût élevé que cela représentait, elles ont imposé une augmentation des prix, ce qui a frappé des millions de foyers pauvres. Dans plusieurs cas, les entreprises ont baissé les coûts d’entretien afin d’augmenter leurs gains. Elles n’ont pas remplacé les vieux tuyaux, ce qui a eu comme résultat que l’eau inonde les quartiers les plus pauvres. Avec la crise économique qui a suivi, les consommateurs n’avaient plus la possibilité de payer leurs factures d’eau et, en 2005, les multinationales Suez et Aguas de Barcelona se sont retirées du programme. Le gouvernement a nationalisé de nouveau le réseau, dont les dégâts étaient tellement importants que le gouvernement a été obligé de tout remplacer.

En Afrique du Sud, la privatisation du réseau d’approvisionnement en eau a provoqué l’une des pires épidémies de peste dans les quartiers pauvres de Johannesburg en 2000-2002. L’épidémie a commencé lorsque les habitants des bidonvilles ont arrêté d’utiliser le réseau privé d’approvisionnement en eau parce qu’ils n’avaient plus la possibilité de payer les factures élevées. Ainsi, sans un système d’évacuation des eaux sales et sans avoir accès à l’eau propre, les habitants ont été obligés de boire l’eau polluée des rivières de la région. Cette épidémie a provoqué plus de 100.000 personnes malades et au moins 100 décès. Le gouvernement a violemment réagi et a obligé les entreprises privées à offrir au moins 25 litres d’eau à chaque habitant pendant la période de l’épidémie. Bien que les entreprises aient vivement protesté, elles ont finalement obéi à cette décision tout en continuant à déconnecter les foyers pauvres du réseau d’approvisionnement en eau.

En Afrique, le cas le plus caractéristique de privatisation était certainement celui de la Tanzanie. En 2003, la Banque Mondiale et le FMI ont obligé le pays à privatiser le réseau d’approvisionnement en eau qui était très vieux et inefficace en lui offrant en échange des prêts. Alors que personne ne voulait investir dans le marché de la Tanzanie et que le FMI mettait de plus en plus la pression, le pays a vendu le réseau à l’entreprise anglaise Biwater. L’ironie était que le gouvernement de la Tanzanie a été obligé de participer dans le financement des investissements de Biwater dans le réseau d’approvisionnement en eau en utilisant les prêts du FMI et de la Banque Mondiale qui avaient été donnés en échange de la privatisation. Dans l’espace d’un an, les consommateurs ont vu leurs factures tripler tandis que les foyers les plus pauvres se sont complètement déconnectés du réseau. En réalité, 98% du réseau desservait la minorité riche en laissant ainsi des millions de personnes sans approvisionnement en eau. L’entreprise n’a fait aucun investissement comme le précisait le contrat et elle a accusé le gouvernement de lui avoir fourni des données faussées et qu’ainsi l’investissement était désavantageux. Finalement, la Tanzanie a de nouveau nationalisé le réseau d’approvisionnement en eau et elle a expulsé Biwater du pays. Biwater a mené en justice la Tanzanie mais elle a perdu le procès en 2008 et elle a été obligée de verser au gouvernement la somme de 3 millions de livres.

La vente du réseau d’approvisionnement en eau dans la capitale des Philippines, Manila, a été considérée comme l’initiative de privatisation la plus «réussie» et porteuse d’espoir. En 1997, le gouvernement, confronté à des problèmes économiques et suivant les conseils de la Banque Mondiale, a décidé de vendre son réseau d’approvisionnement en eau afin de couvrir les trous financiers. Le réseau était déjà en mauvais état et 4 sur 11 millions d’habitants n’étaient pas connectés au réseau. Le réseau a été divisé en deux zones et il a été donné à un consortium d’entreprises (dont la fameuse Bechtel, connue plus tard par l’invasion en Irak). Les premières années, en raison de la concurrence, les prix ont baissé de moitié et les connections sur le réseau se sont élevées à 87%. Cependant, à partir de 2001, la situation a dramatiquement changé. Les prix ont augmenté jusqu’à 500% par rapport aux prix de 1997 et un foyer moyen dépensait 10% de ses revenus pour couvrir ses factures en eau. 40% de la facture ne concernait pas la consommation en eau mais des débits illégaux. En 2003, plus de 800 personnes utilisant ce réseau ont été touchées par une épidémie de peste provoquée par le mauvais entretien des tuyaux et par le fait que les fuites n’avaient pas été réparées.

En 2008, en France, le maire de Paris a décidé de ne pas renouveler le contrat avec les entreprises Veolia et Suez qui possédaient le réseau depuis 1985 et le gouvernement a donc pris en charge le réseau d’approvisionnement en eau. En 2010, l’entreprise publique Eau de Paris a été fondée et la municipalité réussit désormais à économiser 35 millions d’euros par an, en baissant également les prix de 8%.

En Allemagne, les services d’approvisionnement en eau sont publics dans tout le pays hormis Berlin tandis qu’en Hollande, une loi de 2004 stipule que toute participation d’organisme privé dans les services d’approvisionnement en eau est illégale.

Tandis que, dans le monde entier, la privatisation du réseau d’eau a été un échec et qu’il existe une forte tendance de nationalisation des réseaux, le Conseil Européen propose la vente des réseaux d’approvisionnement en eau comme l’une des conditions pour l’obtention des paquets de sauvetage en Grèce et au Portugal. Le gouvernement grec et tous ceux qui le soutiennent, étant complétement indifférents aux conséquences d’une telle action, ont approuvé le projet de loi concernant les privatisations, dont celle du réseau d’approvisionnement en eau.

Il ne reste maintenant qu’ à voir qui va payer le coût réel.

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