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February 17, 2014
February 17, 2014

Et alors quoi? Ouvrir les frontières?

Author: Isaac Rosa Translator: Tania P.
Source: El Diario  Categories: Borders, Letters from home
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Et alors quoi? Ouvrir les frontières?

Dès que quelqu’un s’interroge sur la politique de l’immigration, la même question piège émerge.

Ça ne rate jamais. Dans toute discussion sur l’immigration, quand quelqu’un remet en question la politique d’immigration, que ce soit dans un talk-show à la télévision ou lors d’un dîner entre amis, il y a toujours ce type énervant qui revient  avec la même question «jaunâtre», jetée à vous comme un seau plein d’eau. «Et alors? Qu’est-ce qu’on doit faire ? Ouvrir les frontières et faire entrer n’importe qui ?

C’est là que la plupart des discussions généralement arrivent à une impasse. A un piège. Parce que la simple formulation de la question est déjà un piège, une façon détournée d’annuler tes arguments, en t´arrachant de ta fête ou ton dîner, dans un battement de cœur, en t´emmenant dans une voiture officielle et en te plaçant dans le siège du chef du gouvernement, te mettant alors entre les mains les décrets signés avec: «on y va, voyons ce que tu vas faire maintenant, petit malin, voyons si tu oses ouvrir les frontières».

Eh bien, non ! Écoute. Ne te laisse  plus faire. Défends-toi. Pour commencer, refuse de répondre à la question piège. Premièrement, parce que ce n’est pas ton problème à résoudre, ce n’est pas toi qui l’as créé, de manière à être attendu à le résoudre sous 24 heures. Deuxièmement, parce que cela n’a aucun sens de parler individuellement de frontières, plutôt que d’un système entier défaillant qui force des milliers de personnes à quitter leurs terres. La réponse raisonnable est: «Oui, je suis en faveur de l’ouverture des frontières, mais dans le cadre d’une transformation radicale qui va bien au-delà de la loi sur l’immigration».

Est-ce que cela veut dire que nous devons continuer à protéger nos frontières, jusqu’à ce que le système économique international qui oblige le déplacement de personnes change? Cela non plus. Du moins pas quand il y a un prix lourd à payer comme nous l’avons vu à Ceuta.

Non, parce que le problème n’est pas les frontières. Beaucoup moins les frontières méridionales si l’on considère que l’entrée des personnes par Ceuta, Melilla ou la mer est négligeable. Dans les années de croissance économique, alors que plus d’un demi-million de migrants sont arrivés, il a été estimé que plus de 70% d’entre eux l’ont fait par avion, par un aéroport espagnol, entrant avec des documents légaux ou comme touristes qui seraient ensuite restés ici. Le reste sont venus la plupart du temps en voiture à partir d’autres pays européens et seulement moins de 5% par bateau, même si les seules images d’immigration dont les média font preuve sont de ceux qui arrivent par la mer.

Aujourd’hui,  cela vaut aussi pour Ceuta et Melilla. Les 30.000 migrants qui sont censés être en Afrique du Nord en attente pour entrer ne sont qu’un chiffre modeste par rapport à la circulation à travers les aéroports et les autoroutes.

Mais aussi la frontière elle-même n’est pas le problème, qu’elle soit ouverte ou fermée. J’ai sillonné la moitié du monde et je n’ai jamais dû sauter une clôture ou arriver sur une plage en nageant, et quelques uns des pays que j’ai visités étaient plus protégés que Ceuta. De la même manière que la disparition des contrôles aux frontières en Europe n’a vidé aucun pays. Donc, il ne faut pas se concentrer sur les frontières, puisque le problème n’est pas là.

Ni la hauteur de la clôture [1], ni le nombre de décès au cours des tentatives de la traverser ne sont des éléments cruciaux. Il n’y avait pas de double clôture avec des lames de rasoir, il y a quelques années, et pourtant les gens ne la traversaient pas par centaines. Aucune frontière ne peut empêcher l’entrée, elle la rend tout simplement plus douloureuse ou fonctionne comme un mécanisme pervers de sélection naturelle qui veille à ce que seuls les plus forts, les plus intelligents ou ceux qui payent plus cher entrent.

A partir de là, d’autres choses devraient être rappelées à ce type énervant qui demande ce que nous devrions faire avec les frontières dès demain. Par exemple, l’«avalanche» de plus de cinq millions de migrants qui sont venus pendant la décennie précédant la crise. Et non seulement il n’y a pas eu de conflits sociaux ou d’augmentation de la criminalité à cause d’eux, mais ils étaient au contraire essentiels au maintien de la prospérité de ces années. Les nouveaux arrivants étaient, pour la plupart, des travailleurs qui ont généré beaucoup de richesse, que nous n’avons pas partagée avec eux de manière égale.

Enfin, informez cet idiot que même si les 30.000 Africains entraient dans le pays dès demain, il y aurait encore plus de migrants qui en sortiraient. Depuis plusieurs années, ceux qui quittent le pays sont bien plus nombreux que ceux qui  y entrent. Et à propos, parmi ceux qui partent, il y a aussi des Espagnols, qui s’en vont sûrs de ne pas tomber sur un maudit mur qui les en empêchera.

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[1] Référence à la clôture de Melilla

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