Sunday 05th April 2020
x-pressed | an open journal
January 20, 2014
January 20, 2014

Espagne: Sur Podemos

Author: Carlos Taibo* Translator: Tania P.
Source: Nuevo Desorden  Category: Letters from home
This article is also available in: elenes
Espagne: Sur Podemos

* Carlos Taibo est un écrivain, éditeur et professeur de sciences politiques et d’administration publique à l’Université Autonome de Madrid. Idéologiquement, il est un ardent défenseur du mouvement contre la mondialisation, du dé-développement, de la démocratie directe et de l’anarchisme.

1. Je continue à recevoir de nombreux messages et des appels d’amis ces jours-ci, qui demandent mon avis sur Podemos. Je préfère exprimer mon opinion ici, en public, par respect pour ce que Podemos propose. Et c’est parce que dans Podemos il y a beaucoup de gens qui, avec leur longue histoire de luttes, méritent cette courtoisie exprimée ici loin de l’éloge flatteur des commentaires sans grâce.

2. Permettez-moi de commencer par dire ce que plein de gens savent et ce qui est probablement impertinent pour les autres: je n’ai aucun intérêt dans les élections, les parlements et les institutions. Et je suis tenu de confirmer  que Podemos, peu importent ses objectifs iconoclastes et ses enjeux extensifs, est explicitement lié à tout cela. Et, pour couronner le tout, il le fait malheureusement  en sachant bien que ce sont les leaders qui donnent un sens aux projets. Le choix du moment de sa création rappelle à certains d’entre nous que les initiatives qui se prennent dans la proximité d’une élection semblent sans intérêt. Dans ce contexte, l’engagement sincère à l’organisation par le bas, à l’autogestion, à la démocratie et l’action directes, au soutien mutuel et à la dé-commercialisation est toujours réaffirmé. Beaucoup d’entre nous -il convient de le souligner- ne sont pas dans la lutte électorale. Et beaucoup d’entre nous ne cessent d’être surpris par les espoirs que des gens respectables, quoi qu’ils disent, y mettent.

3. Je ne suis pas sûr de ce que Podemos est: une méthode proposée pour résoudre les problèmes liés aux élections ou bien le fondement d’un changement beaucoup plus ambitieux. J’ai le sentiment que c’est une combinaison des deux, même si la condition d’une démocratie directe liée à cette dernière alternative reste à prouver. En tout cas, au stade actuel, il n’est pas possible de juger d’un programme précis, puisque le manifeste publié ne semble pas en être un. Ainsi, je ne peux que tenter de prévoir ce qui est en train de naître ici et tous les résultats possibles. En d’autres termes, je serais étonné si Podemos se débarrassait de la mauvaise habitude d’assimiler la gauche institutionnelle à celle qui veut rompre avec le régime.

4. Certains des partisans de Podemos n’ont jamais utilisé le mot auto-organisation. Ses alliés sont encore imprégnés de l’idée, préconisée par la social-démocratie et du syndicalisme, que l’État est une institution qui nous protège (ou du moins qui devrait le faire). Ainsi, la majeure partie des propositions dont j’ai connaissance n’entrent pas en conflit avec le modèle keynésien et font un usage explicite des outils de la démocratie sociale -y compris la hiérarchie et la séparation. Voir tous ces gens qui prétendent rejeter radicalement la social-démocratie, se précipiter à l’embrasser une fois habillée dans des couleurs de fête et sous une apparence subversive ne cesse de m’inquiéter.

5. À ma perception et par rapport à tout cela, rien n’est plus absurde que l’aspiration à revenir en 2007 afin de reconstruire entièrement nos Etats-providence  maltraités. Et rien n’est plus urgent que de faire une évaluation cohérente de ce que ce retour signifierait. Il ne s’agit pas, en d’autres termes, de sortir de la crise ou du régime: face aux processus à courte vue de la crise, il s’agit de sortir, de toute urgence, du capitalisme. En outre, et si l’on donne un sens sérieux au terme «émancipation», je ne vois pas ce que la défense de la République –espagnole, je présume- peut offrir, car il s’agit d’un des plus grands mythes de la gauche traditionnelle qui préfère ignorer que la proposition en question a été utilisée par le pouvoir lui-même et a déjà porté ses fruits, tous pourris, au Portugal, en France et en Italie. Je n’arrive pas à comprendre, de surcroît, quel type d’alliances la proposition républicaine vise à atteindre.

6. Nous devrions être attentifs à la dette et aux coupes. Mais quand je parle de l’importance de l’auto-organisation, je tiens à souligner que je ne pense pas à de vieilles querelles du passé. Au contraire, je fais plutôt allusion à la corrosion des bornes du capitalisme, à l’immédiateté de l’effondrement et aux besoins urgents qui s’en suivent. Ces derniers jours, j’ai entendu de la bouche de représentants  de Podemos des déclarations très malheureuses en faveur de la production et du développement. Au contraire, je n’ai pas entendu parler – je n’en ai peut-être pas eu l’occasion –  de centres sociaux autogérés et d’espaces autonomes ou de coopératives intégrales. Si, comme cela arrive souvent, ce projet qui est né ignore les discussions inévitables sur la technologie et la civilisation industrielle, sur la dé-urbanisation de nos sociétés et sur la décroissance, il y a tout lieu de s’interroger sur sa volonté de rompre avec la misère dominante. Attendons et espérons que les liens avec les institutions et les pactes avec leurs semblables ne feront pas à Podemos ce qu’ils ont fait à tant d’autres projets apparemment révolutionnaires.

7. J’ai cru comprendre que Podemos a reçu un soutien important par le biais d’Internet. J’interprète cela selon deux motivations. Si l’une est de tenter de contribuer à révéler les lacunes de la gauche institutionnelle, l’autre aurait le caractère évident d’une révolte générationnelle. Je ne peux cesser de répéter que ces deux objectifs sont matérialisés dans l’optique d’un enjeu précis, les prochaines élections européennes, ce qui, je crois, brouille sa rigueur. Il en va de même, à mon avis, avec la nature anormalement personnelle de l’initiative. Certaines déclarations que j’ai entendues ou lues m’ont fait rougir. Quand, par exemple, des représentants de Podemos revendiquent un mouvement, le 15-M, qui a fièrement rejeté le concept du leadership. J’en dis de même de la manière dont Podemos a utilisé les médias, qui  provoque une inquiétude. Et je tiens à exprimer ma perplexité par rapport au fait que, à ma connaissance, cela n’induit pas de controverses majeures au sein de Podemos, comme s’il s’agissait d’un désaccord mineur. Parfois, il me semble que peut-être le nom le plus approprié pour la nouvelle plate-forme serait plutôt Posamos (posons pour une photo), au lieu de Podemos (qui signifie «Nous Pouvons»).

8. Je suis frappé par le fait que les attaques les plus fréquentes et colériques lancées contre Podemos sont nées de l’hypothèse selon laquelle l’initiative menacerait la soi-disant «unité de la gauche». Je ne vais pas entrer dans ce débat car je pense que tout le monde joue le jeu de sorte que, quand les gens se poseront des questions, il faille se retourner contre tous. Ceci dit, j’ai l’impression que l’unité que les adversaires de la nouvelle plate-forme ont à l’esprit, comme certains de ses défenseurs, est limitée à la recherche d’un dénominateur commun qui rappelle intensément la misère d’aujourd’hui. Je suis surpris, même ainsi, par les critiques de Podemos contre l’UI (la Gauche Unie), non pas parce que je suis en désaccord -peut-être mentionnent-ils trop souvent les pactes que la bureaucratie de la coalition de gauche a avec le PSOE et oublient souvent, malheureusement, leur propre relation avec la direction du CCOO et de l’UGT, qui vivraient, selon le manifeste fondateur de Podemos, dans la «confusion» (euphémisme délicieux)- mais pour une raison bien plus simple: beaucoup de ceux qui ont émis de telles critiques ont travaillé pendant des années à l’ UI.  Apparemment ils ont mis du temps à découvrir son hypocrisie.

9. Il y a cent ans Ricardo Mella a écrit un article  sensationnel qui,  essentiellement, disait: votez ce que vous jugez approprié le jour de l’élection, ou  abstenez-vous, mais n’oubliez jamais que ce qui est important, c’est votre façon de lutter, les 364 jours restants de l’année.

Hier, j’ai lu un commentaire de quelqu’un qui affirmait que beaucoup d’entre  ceux qui critiquent Podemos sont connus, en fait, pour ne rien faire. Il est très probable que ce soit vrai. Mais considérons avec attention une autre possibilité: que beaucoup d’entre ceux qui soutiennent Podemos sont peut-être parmi les excellents utilisateurs de Facebook qui propagent courageusement leurs «J’aime» et  se dépêchent pour se rendre aux urnes le jour du scrutin, sans que nous sachions rien de leurs 364 jours restants de l’année. Ce n’est pas, bien sûr, un problème de Podemos: c’est un problème généralisé.

10. Nous n’avons pas d’autre choix que d’attendre et de voir. Pas avant que nous réalisions, bien sûr, que tout ce qui brille n’est pas or et qu’il semble facile de prévoir les surprises qui s’annoncent. En attendant, j’écris ici le slogan adopté en France par un vieux magazine libertaire: ni bergers, ni troupeaux.

This article is also available in:

Translate this in your language

Like this Article? Share it!

Leave A Response