Friday 26th April 2019
x-pressed | an open journal
September 22, 2013
September 22, 2013

La gouvernabilité de la crise et des communs dans la nouvelle Méditerranée: Pour une enquête anti-antisociale

Author: Nikolas Kosmatopoulos* Translator: Tania P.
Source: Enthemata  Category: On the crisis
This article is also available in: enel
La gouvernabilité de la crise et des communs dans la nouvelle Méditerranée: Pour une enquête anti-antisociale

Depuis le jour où Mohammed Bouazizi a brûlé son corps torturé dans une ville de Tunisie, la vague d’émeutes et de troubles civils,que ce mouvement a déclenchée, s’est étalée sur presque toute la Méditerranée. Cependant, malgré l’ampleur et la diversité des analyses qui ont suivi, il y a une caractéristique, absente d’une façon frappante, dans beaucoup, sinon toutes ces analyses: la transformation de la Méditerranée en une zone privilégiée des crises et des soulèvements.

L’absence d’un cadre analytique méditerranéenpeut s’expliquer globalement par deux raisons. Tout d’abord, l’ islamophobie dispersée consolide la distinction de la Méditerranée vers l’Europe d’une part (dans laquelle les «Sudistes paresseux» peuvent encore devenir des Nordistes, s’ils décident de renoncer à leur ADN pécheur et de se rappeler des vertus de la civilisation européenne) et le monde arabo-musulman de l’autre, où les principes de la Révolution Française ne sont jamais arrivés, de sorte que toute rébellion est vouée à finir dans une junte soit militaire soit islamiste.

Deuxièmement, le diagnostic «scientifique» dominant de la crise indique que le principal problème dans le sud de l’Europe se concentre sur l’économie, tandis que dans le Moyen-Orient c’est la politique qui est malade. Bien sûr, toutes sortes d’experts ne perdent pas la chance d’habillerles diagnostics de la crise de dette dans le Nord de la Méditerranée avec des admonestations de «réformes» politiques, mais personne – en dehors de néo-nazis et de personne qui soutiennent la junte- n’a osé (encore) suggérer que les Européens du sud sont immatures pour la démocratie de style occidental, ce qui a été largement et hardiment soutenu pour nos voisins arabes.

Si nous regardons les événements importants que nous vivons, au-delà de filtres islamophobes et pseudo-scientifiques, nous constatons que la Méditerranée s’est transformée en une région très riche, non pas en hydrocarbures, mais en expériences de gouvernabilité. Je définisla gouvernabilité non pas au sens strict des institutions gouvernementales, mais avec le concept foucaldien de connexion critique du pouvoir avec la connaissance (par exemple la connexion des experts de la biopolitique et des sciences appliquées). Nous pouvons distinguer deux types d’expériences.

La gouvernabilité de la crise

Première catégorie, lagouvernabilité de la crise, basée sur l’imagination technocratique de la crise et de l’urgence. Cettegouvernabilité transforme la politique d’un art de conservation (respect) du contrat social entechnocratie du diagnostic et de gestion des risques (in)efficaces. Les «risques» varient selon les pays et les circonstances, mais le cadre nationaliste patriarcal et l’immédiateté avec laquelle ils sont affichés demeurent inchangés: en Turquie, le risque nationalprovient des «salauds» de Taksim et des Kurdes, en Egypte des islamistes et des «conspirateurs étrangers», en Grèce des femmes séropositives, des «resquilleurs», des «casseurs» etc.

Le fantasme de la crise a tendance à remplacer les contrats sociaux comme la source principale de légitimité du pouvoir politique dans de nombreux pays, en particulier après le 11/9, mais enMéditerranée on met un point d’honneur à la gouvernabilité de la crise. Elle est utilisée autant pour dissoudre les «états sociaux» relativement développés, pour la première fois à une telle échelle, que pour créer de nouvelles formes de gestion des populations et des problèmes dans des domaines importants de la gouvernance moderne: l’économie, l’énergie, la santé, la (bio)sécurité, le contrôle des frontières, le maintien de la paix intra- étatique, la police, l’action «humanitaire», ainsi que la création de nouveaux (sous)états. En approchant la Méditerranée avec un tel filtre (de recherche et de politique) on a la merveilleuse occasion de constater que les différences entre les pays méditerranéens dans un contexte «politico-culturel»semblent pâles en comparaison avec les similitudes, les partenariats, les échanges et les pratiques communes imposées par la gouvernabilité dela crise.

La gouvernabilité des communs

La deuxième catégorie se réfère aux mouvements et aux soulèvements formés quotidiennement sur la base de la défense et de la propagation des «communs» – qu’ils soient naturels (forêts, eau, énergie), culturels (traditions communautaires, nouvelles tentatives d’autogestion collective) ou politiques (droits sociaux, du travail, naturels de l’homme, au-delà de leur exploitation par des experts et des organismes internationaux). Ainsi, les efforts de s‘autonomiser de l’autorité centrale sont associés à de nouveaux moyens d’auto-organisation, d’autogestion et d’auto-gouvernance, basés sur une attitude critique envers les formes dominantes de gestion de la nature, du travail, de la communauté politique et, finalement, du pouvoir.

Les nouvelles pratiques ne rejettent pas la gouvernabilité globalement, mais essayent de la socialiser, de sorte que le gouverné d’antan s’auto-gouverneà travers le contrôle de la connaissancedes communs, ce qui pourrait à son tour devenir la connaissance commune.

On peut observer des formes de cette gouvernabilité des communs dans la manière dont la nature et la force créative/du travail, le paysage urbain et la propriété collective sont définis et appropriés, et dans la façon dont la prise de décision au sein des communautés politiques ou historiques est faite.

Des exemples de formes de gouvernabilitédes communs sont partout autour de nous, mais notre regard de recherche et de politique n’est pas formé à les considérer comme telles. Dans le domaine politique cela peut être dû à une conception dominante du changement social, qui précise que ce changement sera soit universel (révolution – pouvoir populaire) soit indigne –une perception qui fait partie d’une vuede l’histoire messianique et focalisée sur la crise. Dans le domaine scientifique la cécité peut être due à la position hégémonique de la science politique et économique, pour lesquelles la politique est principalement jouée par de grands acteurs: le gouvernement, l’armée, les médias, les partis politiques etc.

Si nous levons donc le rideau de la «haute politique», nous pourrions peut-être voir que, par exemple, en dehors de la confrontation sanglante entre les Généraux et les Frères en Egypte, en dehors de la confrontation mémorandum – antimémorandum en Grèce, en dehors de la guerre civile dévastatrice en Syrie etc, il ya des forces générées par des batailles quotidiennes qui méritent une analyse scientifique et notre attention politique.

Pour une enquête anti- antisociale

Si cela s’applique ne serait-ce qu’à un minimum, nous avons besoin d’un programme de recherche innovateur, qui va se concentrer sur les axes précités (gouvernabilité de la crise, gouvernabilité des communs, nouvelle Méditerranée) et ses interconnexions, mais qui en même temps s’échappera aux règles de la recherche scientifique formelle,dont le contrôle de qualité et le dialogue se réalisent dans l’étanchéité académique. Certes une tâche difficile, mais dans les circonstances actuelles l’opportunité même s’identifie à la création directe de telles structures de recherche, qui seront ouvertes à la société et qui ne la considéreront pas comme l’objet de laboratoire que la science étudie à travers ses microscopes. Jusqu’au moment où les sciences sociales vont reconnaître que c’est seulement dans la société que cet adjectif a du sens, la recherche produite sera par défaut, et habituellement depar son résultat aussi, «antisociale».

Aujourd’hui, il ya les conditions nécessaires et suffisantes pour former des structures de recherche dans la logique d’une «recherche anti-antisociale»: haute technologie accessible à tous, accès massif aux ressources et à l’information, nécessité collective de redonner du sens à la vie.

Par rapport à l’organisation, les nouvelles structures de recherche pourraient avoir un triple rôle. Tout d’abord, suivre le programme de recherche, mais cette fois-ci avec la participation active des «sujets», pendant la collecte de renseignements ainsi que durant la configuration des théories. Les «sujets»,autrefois passifs, peuvent s’approprier des méthodes de recherche, en se convertissant éventuellement en chercheurs de leurs propres vies. Deuxièmement,servir comme des canaux privilégiés de communication et d’échange de connaissances sur les nouvelles formes de gouvernabilité de la crise, et, surtout, sur les nouvelles expériences de gouvernabilité des communs dans la Méditerranée et ailleurs (le lien avec l’Amérique du Sud est plus que nécessaire). Troisièmement, contribuer à la production primaire, à la socialisation et à la mise en œuvre de nouveaux imaginaires qui vont dégrader lagouvernabilité de la crise et favoriserla gouvernabilitédes communs, greffés à la fois de l’«expérience sociale» et de la «recherche scientifique», visant à la suppression de la séparation entre les deux.

***
Ces choses-là ne sont pas faciles, mais la dégradation d’idéologies dominantes et leur remplacement par des imaginaires alternatifs, est un devoir immédiat aussi bien pour la recherche que pour la société, quand bien même lesforces qui s’auto-définissent comme radicales sontenvahies par des perceptions similaires: les trois lectures et priorités dominantes de l’époque (la Crise, l’Emploi et le Développement) sont acceptées par presque tout le monde, malgré les différences éventuelles dans leur traitement. En face de ces vaches sacrées de la modernité (ajouter ici la Science) il serait utile – et nécessaire – de tâtonner la possibilité de juxtaposer des formes plus pluralistes, libératrices et équitables, non seulement pour vivre notre vie mais aussi pour la comprendre.

Nikolas Kosmatopoulos est doctorant d’anthropologie sociale. Cette année il enseigne à Columbia/New York et à Sciences Po/Paris.

L’auteur tient à remercier AthenaAthanasiou, GiorgosKallis, Penny Koutrolikou et StratisBournazioupour avoir lu le texte et proposé des changements significatifs.

This article is also available in:

Translate this in your language

Like this Article? Share it!

Leave A Response