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February 5, 2014
February 5, 2014

La semaine que je n’oublierai jamais

Author: Matine Ntanou Translator: Athena Constantinou
Source: Vice  Category: Borders
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La semaine que je n’oublierai jamais

C’était juste avant Noël 2012 que je me trouvai tout à coup à Lesbos. Quelques jours plus tôt, un bateau surchargé d’immigrés qu’un trafiquant turc tentait de faire passer en Grèce, avait fait naufrage sur la côte de l’île de Lesbos et dès le lendemain matin la mer recrachait les cadavres – 21 au total à ce moment-là.

Ce n’était que certains parmi les centaines de personnes qui tentaient à l’époque d’arriver en Grèce par bateaux – des bateaux dans un état piteux – depuis la côte de la Turquie. La situation en Syrie et la clôture barbelée à Evros, avaient détourné le flux migratoire dans son ensemble vers Lesbos – une vielle habituée du phénomène. Au départ par petits courants, 10-15 personnes tous les trois jours environ, mais à l’approche de la fin de l’année ils arrivèrent de plus en plus nombreux, trempés et accablés, sur diverses plages à l’est de l’île.

Ils étaient si nombreux que la police ne les arrêtait plus puisqu’elle n’avait pas où les mettre.  Les cellules de détention étaient surpeuplées de familles et d’enfants. L’espace était inexistant, les conditions abominables, ils ne pouvaient même pas les nourrir du coup ils les mettaient à la rue. Les pluies sont arrivées, les enfants et les femmes enceintes, trempés, restaient sur les marches du théâtre municipal, il faisait froid et la foule ne cessait de s’agrandir.

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En même temps sur l’île, une île progressiste avec un passé de gauche, des groupes d’habitants membres d’associations de toutes sortes, avaient été déjà réunis pour venir en aide à leurs prochains. Ils se sont surnommés «Village tous ensemble». Entre 2009 et septembre 2012, les flux d’immigration ayant presque cessé, le groupe avait concentré son attention sur les questions de solidarité et d’assistance à leurs concitoyens qui se trouvaient dans le besoin en raison de la crise. Mais lorsque la nouvelle vague d’immigration est survenue et en particulier après l’agression par des membres de l’Aube Dorée de certains de ces immigrés – ceux-ci sont très peu nombreux à Lesbos et facilement contenus- ils sont passés à l’action. Ils ont mis la pression à la municipalité et ont obtenu l’octroi des installations de la colonie de vacances en partie financées par l’état PICPA de l’île pour y héberger les immigrés. Les bénévoles du «Village tous ensemble» y ont installé, en un après-midi, un mécanisme de logement, de distribution de nourriture et de vêtements, un centre d’accueil ouvert pour immigrés modèle, qui a bien fonctionné pendant un mois, parvenant à réussir sans aucune préparation préalable, sans savoir-faire, ce qu’aucun des services compétents n’avait réalisé depuis des années.

Je me suis retrouvée sur place pendant quatre jours avec mon bon ami et photographe, George Moutafis. J’ai très peu dormi, j’étais morte de fatigue, trempée jusqu’aux os et je n’avais jamais eu aussi froid. Mais je ne me suis jamais sentie plus reconnaissante que pour cette chance que j’ai eue d’être sur place.

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Pendant un mois, le PICPA, une vaste étendue de gazon, pins, avec une aire de jeux pour enfants, 11 cabanes en bois et un bâtiment central à deux étages qui jusqu’ à lors ne ressuscitait que pendant les mois d’été grâce aux enfants qui y passaient leurs vacances, débordait de vie. Des gamins joyeux de toute origine qui jouaient ensemble, des bénévoles qui organisaient les repas au sein du bâtiment central, des bonnes femmes qui arrivaient chargées de marmites chaudes, des dizaines de citoyens qui cuisinaient chez eux pour nourrir tout ce monde qui, certains jours, atteignait les 145 personnes. Habitants, commerçants, l’Eglise, l’Université de l’Egée, associations rassemblaient des aliments, des vêtements, des médicaments. Les bénévoles résolvaient les problèmes techniques en employant à leurs frais les techniciens nécessaires – certains d’entre eux proposaient leurs services gratuitement. Les Médecins Sans Frontières avaient mis en place un cabinet médical improvisé. Les scouts se tenaient devant la porte des supermarchés et demandaient aux clients d’offrir ce que bon leur semblait au Village. Le groupe de percussions de la ville collectait de l’argent grâce aux chants de Noël qu’il reversait pour contribuer à cet effort. «Certains jours on se disait qu’il était impossible que la nourriture suffise, mais au final il se passait toujours un petit miracle» me disait Vassiliki Andradeli, qui était responsable de la distribution alimentaire et coordonnait la situation quasiment avec des talents de prestidigitateur. Magdi était son assistant, un réfugié politique venant d’Iran qui, malgré sa demande d’asile, avait passé trois mois en détention. Il avait été relâché sous caution grâce au réseau d’organisations et il aidait désormais à l’interprétation et à la coordination. Lorsqu’il s’absentait, dire «ne jette pas la cuillère en plastique quand tu auras fini, garde la» était un exploit. Dans la chambre d’à côté, celle des vêtements, les immigrés se mettaient par petits groupes, essayaient, fouillaient, cherchant surtout pour des chaussures en cuir qui ne laissent pas passer l’eau, avaient un peu honte, remerciaient sans arrêt; «ah, dis-donc, ça te va bien» leur disaient les bénévoles, ils se mettaient à rire tous ensemble. Une dame toujours bien coiffée qui apportait chaque jour un repas préparé à la maison demandait avec insistance si les sandwichs qui allaient être distribués étaient au jambon ou au poulet. Je demandais à Giorgos pourquoi cet intérêt gourmet pour les sandwichs. Il me rappela que «les immigrés ne mangent pas de porc, ils sont musulmans» et les gens ici stressaient même pour ça.

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Ce n’était pas seulement mon impression. Barnabé Philips, l’un des correspondants les plus connus du Al Jazzera britannique se trouvait à Lesbos pour le «Village tous ensemble» et avait l’air tout aussi enthousiaste. «Je n’ai jamais vu une chose pareille» m’a-t-il dit. «Cette initiative est unique».

«Il est inconcevable qu’une société se sente à l’aise de fêter Noël comme si de rien n’était quand des êtres humains se noient dans ses mers, tournent en rond affamés dans les rues ou sont entassés en famille dans les centres de détention. L’expérience du PICPA a donné sa propre solution originale, a prouvé qu’un centre d’accueil ouvert, une réponse aux prisons du genre Amygdaleza que personne ne veut à Lesbos, est possible. Il est temps que les fonds européens auxquels a droit le pays soient mis en valeur en ce sens et que les choses évoluent», me disait à l’époque Effie Latsoudi, l’un des acteurs principaux de cette démarche.

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Père Cyril et son couvent, Prophète Elias, ont aussi contribué à l’effort.  Avec ses diaconesses il avait à sa charge la préparation de la plupart des repas pour le village. Je suis allée le voir. «Ces jours-ci nous avons vu ce qui s’est passé aux Etats-Unis», disait-il d’un air calme, faisant allusion à la tragédie de Newtown qui venait d’avoir lieu, où un jeune de 24 ans avait ouvert le feu dans une école primaire tuant 27 personnes, dont la plupart étaient des enfants. «Nous avons tous souffert, nous avons vu la réaction des gens, du premier jusqu’au dernier. Et en même temps nous avons connu une autre réalité ici. On collecte les cadavres humains enfouis dans les algues et personne ne s’intéresse à eux. Nous allons les enterrer sans que personne ne les ait jamais recherché, n’ont-ils aucune importance eux? Si 30 chèvres avaient étaient noyées et pardonnez-moi de m’exprimer ainsi, il y aurait certainement un écologiste qui s’exprimerait pour dire quel dommage que ces animaux se soient noyés. Trente animaux. Pour ces êtres humains il n’y a eu qu’une voix politique, chacun tentait de dorer la pilule de sa responsabilité et rien de plus. Nous jouons un jeu sur leur dos. Nous, on aide les bénévoles du Village, non pas par devoir religieux, mais parce que nous ressentons que nous sommes tous des êtres humains –blancs, noirs, jaunes. Je ne peux pas manger quand l’autre a faim ou fêter Noël quand il se retrouve noyé sur une plage. On pourrait dire simplement que «nous allons prier pour eux», mais ce n’est pas ça la chrétienté. Nous avons fait la moindre des choses. J’admire les gens ordinaires de Lesbos qui ont pris sur leur temps avec leurs enfants, leur temps de travail pour venir en aide. On se surpasse tous au niveau personnel. Ce n’est pas un devoir, c’est la loi de l’amour. C’est ainsi que le cœur a appris à battre, c’est ainsi que nous devons avancer dans la vie».

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Mon premier jour sur l’île était un mardi. Je m’étais réveillée à 5h du matin pour prendre l’avion et j’étais à Lesbos vers 10h, sans avoir dormi ni mangé. Je trimballais ma valise, mon ordinateur portable et mon sac et j’espérais qu’avant de commencer mon reportage je trouverais le temps de les déposer quelque part, chez quelqu’un qui nous hébergerait et je grignoterais un bout. Les occasions sont rares pour des reportages en dehors d’Athènes, bien que l’entourage nous souhaite toujours «bonne vacances» quand ils apprennent que nous partons faire un sujet. Giorgos était catégorique. Il fallait qu’on se dépêche. Nous avons passé cette première matinée à faire des va-et-vient, colonie, police, interviews. Vers 16h de l’après-midi notre espoir d’une pause ravitaillement en groupe fut détruit par la sonnerie du téléphone.

Le téléphone de Giorgos sonne toujours pour transmettre diverses informations dont on ne connait jamais l’origine. Un autre bateau avec 30 personnes était arrivé sur la plage du village Mandamados, au nord-est de l’île. Les immigrés tentaient d’atteindre le campement du PICPA (dont ils étaient déjà au courant) à pieds. Ils ne le savaient pas, mais ils en avaient encore pour 30 km. Je n’ai même pas eu le temps d’être ahurie, Moutafis m’a choppée par le bras comme une poupée en plastique et m’a mise dans la voiture. Je ne sais pas combien notre voyage a duré, j’avais perdu la notion du temps. Ça devait faire 40 minutes environ, on était au milieu de nulle part, pas de maisons, ni de villages, quand on les a vus descendre la pente par petits groupes. Des familles avec des enfants, anéantis par la longue marche –ils avaient déjà fait 5-6 kilomètres après une nuit entière dans un bateau en pleine tempête de mer – femmes enceintes, hommes jeunes et plus vieux. On a laissé la voiture au bord et on est sortis sur la route. «Et si on en transportait quelques-uns? Ne serait-ce que les enfants et les femmes enceintes?» demandais-je d’un air craintif. Il commençait à faire sombre. Transporter des immigrés illégaux, même dans cet état, est illégal et tu peux être arrêté pour trafficking. Si par ailleurs tu es journaliste, sur place pour faire un sujet, ton problème ne s’arrête pas à l’arrestation, mais comprend également les explications que tu vas devoir donner à ton employeur.

Par ailleurs, c’est une erreur de diviser un groupe, transférant un certain nombre de personnes pour laisser les autres derrière. Nous hésitions. Jusqu’ à ce qu’’il se mette à pleuvoir. Légèrement au début. A Lesbos quand la pluie commence à tomber, parfois elle oublie de s’arrêter. C’en était une de ces fois. Je sentais mon pied flotter dans mes bottes trempées dès les 5 premières minutes, quand nous avons aperçu une famille qui s’était arrêtée au niveau d’un virage. Un garçon qui ne devait pas avoir plus de 6 ans pleurait couché sur le sol, le père lui frottait les pieds pour les réchauffer, sa mère et une femme enceinte se trouvaient sur le côté. «C’est bon, on les prend» m’a crié Giorgos. Mélangeant un peu d’anglais, un peu de farsi qu’il avait retenu grâce à ses diverses aventures et un peu de langage du corps nous avons pu s’entendre avec les hommes du groupe. On allait prendre l’enfant, sa mère, la femme enceinte et une autre mère avec une petite fille puis on enverrait deux autres voitures pour le reste des femmes et enfants. On est entrés dans la voiture. Les trois femmes à l’arrière, la fillette dans leurs bras. «Tu le prends dans tes bras?» m’a fait signe la mère du gamin de 6 ans, pour qu’elle puisse rentrer. Je l’ai pris sur mes genoux à l’avant. Il portait toujours sa capuche et ses mains étaient plus froides que du marbre. On a mis le chauffage à fond. Il était tellement amovible que j’ai pris son pouls. Plus la voiture chauffait, plus je sentais qu’il se détendait, jusqu’au moment où il s’est appuyé contre mon bras et s’endormit. J’ai pris sa main pour la réchauffer et il me l’a serrée très fort. Amir Hussein avait sauvé mon année.

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Peu de temps après au PICPA, les bénévoles recevaient les nouveaux arrivés, leur donnaient des vêtements secs, de la nourriture et un médecin les consultait. Amir dormait toujours. Je ne pouvais pas rester, nous devions retourner avec les deux voitures pour récupérer les autres et la pluie était désormais torrentielle.

Le lendemain, le soleil était sorti, les enfants jouaient dans la cour, moi j’étais enfin sèche et rassasiée, tout comme Amir Hussein qui était venu nous dire merci, comme l’avait patronné sa maman, serrant dans ses bras la poupée de Bob l’éponge que les bénévoles lui avaient offert. J’ai même eu droit à un câlin timide.

Trois jours après le village fermait. La police a vidé le PICPA en accélérant la procédure officielle qui est requise pour le transfert d’immigrés à Athènes, a rassemblé les gens dans ses fourgons et les a envoyés vers la capitale. Toute cette histoire compromettait les autorités. Une poignée de citoyens ont réussi ce que tout un Etat ne voulait pas réussir durant tant d’années.

«Mais où est-ce qu’ils vont? J’ai apporté des pommes!» criait une femme âgée et soignée, qui arrivait au camp au moment où les derniers s’en allaient. Juste avant que la porte de la camionnette de police se referme, elle a donné le carton de pommes aux passagers «pour la route», l’officier est monté à bord, les membres de cette petite communauté, paradoxale, certes, mais profondément humaine, qui s’est formée pour un laps de temps si court, se sont fait leurs adieux.

Vous savez, ces dernières années, tous les jours on reçoit les pires nouvelles. Combiné à une portion généreuse de problèmes personnels, on risque de perdre espoir une fois pour toutes. Durant cette période j’étais vraiment près. Jusqu’au jour où j’ai rencontré ces gens-là. Cette petite communauté.

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photographs par George Moutafis

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