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April 25, 2016
April 25, 2016

Le dispositif sécuritaire de l’UE: Conçu pour échouer

Author: Antonis Vradis Translator: Elsa Molino
Source: versobooks  Categories: Borders, Letters from home
This article is also available in: deelen
Le dispositif sécuritaire de l’UE: Conçu pour échouer

« Je suis, encore une fois, en transit, et c’est durant mon voyage que je fus informé des terribles nouvelles de Bruxelles. Je crains n’être pas le seul dans cette situation. Nous sommes si nombreux à être pris dans cet état de transit dont on ne voit jamais la fin. De ceux qui descendent les escaliers d’une banale station de métro, ou encore attendent le bus pour aller au travail, à ceux qui attendent le prochain embarquement pour des destinations vastes et lointaines ; cette dernière attaque (dont quelqu’un d’autre parlera bien mieux que moi) est aussi une attaque à ce mode de vie du mouvement perpétuel, qui est désormais la norme.

Bien sûr, nous pouvons vivre comme ça. Nous pouvons continuer à attendre la prochaine attaque, inévitable. « What we feared, has happenened » déclare le Premier Ministre Belge -pas moins. Désormais, la question n’est plus de savoir si une attaque aura lieu, mais de savoir où elle aura lieu, quand, et combien de morts elle fera. Et nous pouvons, hâtivement, élaborer des commentaires, nous demander ce qu’elle dénonçait cette fois : peut-être, pour l’attaque de Charlie Hebdo, était-ce le libéralisme occidental, l’esprit urbain pour celles de Novembre à Paris, et notre condition de mobilité constante, quotidienne, pour celle-ci. Nous pouvons le faire, car en tant que membres (au sens large) du camp progressif, il ne nous reste pas beaucoup de place pour autre chose, autre chose que d’être des prophètes posthumes de la mort.

Mais tandis que ce nouveau mode de vie devient tranquillement ordinaire au cœur de l’Europe, il en existe un autre – en Europe et au-delà, je pense- établissant ses propres règles. Et il pourrait modifier fondamentalement nos manières de vivre actuelles. Il y a quelques jours nous étions devant le Moria (centre d’enregistrement des migrants, hotspot* de l’île de Lesvos) pour notre projet de recherche, qui a pour but de comprendre le rôle de ces hotspots dans les accords de l’UE concernant la crise des migrants. Un des accords passés avec la Turquie, le dernier en date, implique que les îles considérées comme des hotspots -y compris le Moria- deviendront désormais des ‘tribunaux‘ dont la responsabilité sera de décider du destin des demandeurs d’asile.

On peut établir un parallèle troublant entre la sécurisation des espaces de vie pour nous qui sommes assez chanceux pour vivre dans le territoire de l’UE et les espaces réservés à ceux qui souhaitent y entrer. Ils sont tous deux inadéquats et inefficaces. Appelez-les comme vous voulez, vous passerez à côté de la plus grotesque partie du tableau. La stratégie des hotspots va dissuader autant de migrants que la sécurisation des espaces de notre quotidien dissuadera les potentiels terroristes : c’est-à-dire très peu, et dans tous les cas certainement pas assez pour avoir un réel impact sur la manière dont les choses se déroulent.

Mais les mesures exceptionnelles qui font partie du dispositif sécuritaire de l’UE ne sont pas vouées à être effectives en ce sens. La militarisation de sites-clés à Paris en amont des attaques de Novembre à Paris et son échec apparent a soigneusement alimenté le discours en faveur de l’état d’urgence, un état d’exception généralisé, et désormais mis en place.

De manière similaire, les hotspots ne fonctionneront pas de la manière dont on nous a dit qu’ils fonctionneraient. Ils ne dissuaderont pas, et heureusement, les centaines qui ont vu l’horreur réelle de la guerre. Mais ils sont toujours inestimables, car ils sont des terrains fertiles, et un exercice sans précédent pour construire et réaliser l’Union Européenne. Un « état-suprême » déplaçant -dans le style néolibéral le plus exemplaire- ses obligations de protection sociale du secteur public au secteur privé (le complexe ONG/humanitaire). Un supra-état qui fait passer les fonctions d’état souveraines (secteur de la loi et de la polie) à des agences transnationales comme FRONTEX, la police des frontières européennes – ou EASO, le semblant de juge de l’organisation d’Asile dans les tribunaux des hotspots.Un état-suprême qui déclare qu’il est un modèle à répandre en-dehors des camps si il veut être efficace. Et efficace il sera. A moins que nous arrêtions de nous contenter de dénoncer chaque attaque, cet état-suprême continuera d’avancer. Ne nous accordant plus de droits, ne nous reconnaissant plus, ne serait-ce qu’en tant que citoyens, nous allons simplement être distingués selon des groupes : ceux qui sont assez chanceux pour se situer à l’intérieur des frontières, ceux qui en sont prisonniers, et entre eux, ceux qui y sont filtrés et recrachés, nous rejoignant dans cet état collectif dans lequel nous ne sommes même plus capables d’invoquer nos droits, quels qu’ils soient. Notre droit à réclamer l’usage gratuit de l’espace public ou de protéger nos espaces privés sont également abolis au nom de la sécurité. Nous ne pouvons plus désormais nous assoir un instant dans l’espace public pour revendiquer. Nous devons nous déplacer continuellement, et encore, seulement quand nous y sommes autorisés, dans les lieux et aux moments où on nous l’autorise. A moins que nous nous mettions à nous battre contre cet état-suprême, qui n’en est encore qu’au stade de l’enfance.»

Antonis Vradis travaille au département de Géographie de l’Université de Durham. Il est membre du projet de recherches des Transcapes et co-I dans l’Urban Transformations.

*Approche européenne améliorant le procédé servant à identifier, enregistrer et prendre les empreintes digitales des migrants arrivant. (https://fr.wiktionary.org/wiki/hotspot)

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