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June 8, 2016
June 8, 2016

« Les pouvoirs hégémoniques de l’UE ont dépassé les bornes » : Sur la gouvernance des frontières et le droit d’aller et venir

Author: Anna Papoutsi Translator: Gerlind Gilbert
Source: Verso  Category: Borders
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« Les pouvoirs hégémoniques de l’UE ont dépassé les bornes » : Sur la gouvernance  des frontières et le droit d’aller et venir

Peu après l’accord du 18 mars entre l’EU et la Turquie, les premiers bateaux ont commencé à reconduire les migrants depuis la Grèce vers la Turquie. Le précédant cadre règlementaire sur la migration et les frontières, mis en place par l’UE et une partie de la communauté internationale, avait officiellement cessé d’être en vigueur. Depuis, un nouveau régime frontalier produit un nouveau système d’évaluation au mérite et des inclusions et d’exclusions différenciées. Qui mérite la protection internationale ? Quels sont les endroits surs ? Que signifie le fait d’être sur le territoire de l’EU ? C’est où, « l’intérieur » et qu’est-ce qui marque la transition vers l’extérieur ?

Au courant de l’année 2015 et dans les premiers mois de 2016, plus un million de personnes ont défié directement le régime frontalier de l’UE, faisant ainsi échouer complètement les mécanismes décisionnels de l’UE. La Grèce et l’ile de Lesbos en particulier, ont été le théâtre principal de ce drame des frontières et de la lutte quotidienne des populations en transit. Cette année, une solidarité sans précèdent, venant des habitants locaux, s’est également fait jour. De toute évidence, la crise des réfugiés est une nouvelle manifestation de la lutte pour l’espace et le droit à la mobilité entre les pouvoirs hégémoniques (UE, états-nations) d’une part et des populations (habitants, migrants) d’autre part.Dans un moment d’histoire spectaculaire et puissant, nous avons vu une nouvelle articulation, une nouvelle compréhension du droit à la mobilité. En arrivant sur les plages de Lesbos, les gens se sont rendus visibles, proclamant : « nous sommes là, vous devez nous reconnaitre, laissez-nous passer, ouvrez la frontière. »Ils ont revendiqué pour eux le droit et la possibilité de se déplacer et de passer à autre chose. Dans sa tentative de gérer le malaise de divers états membres ainsi que de l’opinion publique, la commission européenne a instrumentalisé la faiblesse de la position de la Grèce, afin de reprendre le contrôle sur la mobilité des personnes.

Comme nous l’avons constaté auparavant, la fabrication d’une crise des réfugiés par-dessus la crise financière et institutionnelle propre à la Grèce, entérine une fois de plus son rôle d’état membre non-méritant de l’UE. La réitération d’un tel rôle a fini par consolider le territoire grecque comme un espace d’interventions et de contestions spécifiques, un espace qui n’est ni à l’intérieur ni à l’extérieur de l’UE. Cet état liminal a permis l’introduction et la dissémination rapides du mécanisme des Hotspots sur le sol européen.  Avec le Mécanisme de Relocalisation d’Urgence et l’Agence européenne de Garde-Frontières et de Garde-Côtes,les Hotspots   sont devenus l’appareil principal dans le régime frontalier européen émergeant.Conçus au départ comme des guichets uniques par le Commissaire européen aux Migrations, Affaires intérieures et à la Citoyenneté, Dimítris Avramópoulos, pour traiter les arriérés dans les traitements nationaux des demandes d’asile, les Hotspotspeuvent finalementservir de lieux spécifiques à l’implantation et au déploiement du régime frontalier émergeant. Ils sont un mécanisme de tri pour classer les personnes en catégories en fonction desquelles des droits leur sont attribués, ainsi qu’un filtre afin de gérer les indésirables (et les recherchés). Cependant, le territoire grec entier devient un réceptacle pour les non-méritants, un espace pour leur management. Étant lui-même en état d’indignité, la Grèce peut facilement être considérée comme le lieu approprié pour une telle fonction de bordure.

Historiquement, les frontières ont été développées à des fins militaires et ont été un outil important pour la construction des états, des nations et de l’identité. Elles ont servi à démarquer la souveraineté des états et à (ré)produire les idées d’identité nationale et d’appartenance à une entité politique. Dans ce contexte, les ennemis étaient toujours les autres états. Cette approche centrée sur les états a créé l’illusion de frontières infranchissables et, face à elles, un effroi mêlé de révérence. Or, aujourd’hui, ce sont surtout le contrôle de l’immigration et la lutte antiterroriste qui produisent ettransforment les frontières. Les deux sont conçus comme des menaces liées aux frontières, et ainsi ce sont certaines catégories de personnes qui deviennent l’ennemi.Les frontières sont (ré-)produites parce que des pouvoirs hégémoniques visent à obtenir le contrôle sur la mobilité des populations, en créant d’un coté de personnes hypermobiles, obligées à se déplacer alors que d’autres sont immobilisées. La frontière devient un filtre pour les indésirables, mais aussi un dispositif qui produit de nouvelles catégories d’appartenance et de mérite (c.à.d. en faisant des gens des immigrésclandestins).

Cette fonction de la frontière ne s’exerce pas nécessairement dans un lieu géographique déterminé par la frontière d’un état et elle ne peut être remplie par la construction de murs, même si ces barrières physiques jouent certainement leur part dans ce système de mobilités hiérarchisées et d’inclusion avec un prix élevé en termes de morts. Dans ce sens, la Forteresse Europe, si souvent évoquée tant par des universitaires que par des activistes, pourrait bien ne pas être la manière la plus appropriée pour illustrer les frontières de l’UE, parce que le terme crée l’illusion d’un « intérieur », avec des citoyens égaux et méritant d’un côté, et un dangereux « extérieur », avec des gens non méritants. L’appareil Hotspot ne pourrait mieux démontrer cette conception obsolète de la frontière. Situé au sein du territoire de l’UE mais dépourvu de souveraineté d’état, il s’agit plutôt d’un espace juridictionnel supra-étatique,décidant qui mérite l’accueil, la mobilité et l’inclusion.

Alors qu’on est dans le grand flou quant à savoir justementquiméritedésormais protection et le droit de traverser l’espace, il apparait à beaucoup d’entre nous que, dans leur guerre constante faite aux peuples, les pouvoirs hégémoniques de l’UE ont franchi un pas de trop, menaçant directement l’entière construction légale d’après-guerre de l’UE.

Anna Papoutsi  est doctorante en philosophie  à l’Université de Birmingham, co-auteure de “Crisis or Zemblanity? Viewing the ‘Migration Crisis’ through a Greek Lens” et membre du projet de recherche collectif Transcapes.

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