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September 15, 2013
September 15, 2013

En attendant la guerre civile?

Author: Nikolas Kosmatopoulos* Translator: Tania P.
Source: Cosmi_Apart  Category: Letters from home
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En attendant la guerre civile?

Après l’assassinat du rappeur antifasciste de 34 ans par un membre du parti néonazi Aube Dorée dans une banlieue d’ouvriers à Athènes le 17 septembre, les choses semblent être explosives à la fois dans les rues et dans les couloirs du pouvoir.

Dans les rues, le mouvement antifasciste a mobilisé des milliers de personnes qui se heurtent à la police sur une base quotidienne et partout en Grèce, alors que les membres de l’Aube Dorée se cachent en attendant les enquêtes de police dans 34 affaires criminelles que le Ministère de l’Intérieur a découvert dans les dernières 24 heures, apparemment sous une immense pression provoquée par le tollé international et par la mobilisation interne.

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Une indication importante est que le «parti» devait condamner le meurtre et se démarquer de l’assassin, affirmant n’avoir rien à faire avec lui. Cela aura des répercussions sur la cohérence et le moral de l’organisation, qui se vante de son héroïsme et de l’esprit spartiate de ses combattants. Au même moment, des rapports et des témoins apparaissent et affirment que des policiers étaient présents, quelques mètres plus loin, les bras croisés, quand l’assassin est sorti de sa voiture avec un couteau à la main.  En même temps, les manifestations antifascistes sont violemment attaquées par la police anti-émeute.

Dans les hautes sphères du pouvoir, il est clair que la coalition gouvernementale actuelle va avoir du mal à maintenir le faux scénario du «cas réussi» qu’elle a promu jusqu’à présent tant dans le pays qu’à l’extérieur – avec l’approbation tacite de la chancelière Merkel et d’autres dirigeants européens. Cette difficulté est particulièrement aggravée après les rapports révélateurs parus dans la presse internationale au sujet de la pénétration de l’Aube Dorée au sein de la police et la répugnance apparente du parti d’extrême droite du gouvernement à imposer une enquête judiciaire approfondie sur les crimes commis par l’Aube Dorée contre les immigrés et d’autres «cibles» au cours des trois dernières années.

Maintenant, en raison du tollé international, il est probable que l’on  assiste aux efforts du Ministre de l’Intérieur de réprimer l’Aube Dorée, comme les autorités françaises ont fait après l’assassinat de Clemens, il y a quelques mois. Mais il y a des limites à cet effort. La réalité est que le parti de l’Aube Dorée est extrêmement utile à cette classe dirigeante qui se trouve en guerre contre la société pour au moins deux raisons: premièrement, parce qu’il change l’ordre du jour et détourne l’attention du public en ciblant des boucs émissaires populaires tels que les immigrés musulmans et les conspirateurs juifs. Deuxièmement, parce que leur violence mafieuse et criminelle est souvent utilisée par le gouvernement pour décharger la violence populaire des manifestations, des grèves, des sit-in et des occupations, à travers la théorie des «deux extrêmes». Ainsi, le gouvernement (ou du moins une partie du gouvernement) a besoin de lui et ne peut pas se permettre de le perdre.

Il n’existe aucune preuve crédible que le gouvernement veut se contrarier à l’Aube Dorée. C’était en fait le gouvernement lui-même qui a ouvert les oreilles des citoyens à la propagande nationaliste. Le Premier Ministre de la droite faisait allusion à la Grèce comme un pays «sous occupation» par les immigrés à la veille des élections, il y a un an, et le ministre «socialiste» faisait référence aux prostituées étrangères séropositives comme les «bombes sanitaires» qui menacent la «famille grecque», quelques semaines avant ces élections. La propagande nationaliste a été fortement mise en avant dans l’ordre du jour des deux partis depuis des décennies (concernant  le sujet de la Macédoine, de Chypre, ou en matière d’immigration) et il est pour le moins hypocrite de prétendre qu’ils sont surpris par la montée des nationalistes.

Les mêmes partis (les socialistes et la droite) ont accepté comme un véritable membre de leur coalition gouvernementale, juste après le premier mémorandum, un parti ultra-nationaliste, qui dans les élections qui ont suivies, a été vaincu et a donné sa place aux néonazis de l’Aube Dorée, qui se présentent comme antisystémiques. Ainsi, la «réponse» du gouvernement se concentrera probablement sur l’élimination de certaines parties nocives de l’organisation qui sont allées trop loin dans les actions criminelles, tout en s’assurant qu’il y en reste d’autres qui soient libres de faire le travail qu’ils ont fait pendant quelques années: protéger les intérêts des élites économiques dominantes.

Les attaques fascistes violentes contre les immigrés et les militants de la gauche ne visent qu’à les terroriser et les réduire au silence. Les mouvements sociaux en Grèce ont été très bruyants et revendicateurs ces dernières années. Les nationalistes et les nazis sont  un contrepoids au niveau de la rue, où la propagande des média ne peut  arriver. Mais ils offrent également une issue pour la vaste rage populaire contre les politiques d’austérité, un moyen sûr et commode de l’exprimer  en attaquant les immigrés et les gauchistes. Ce choix semble très pratique pour le chômeur grec dans la rue, car il répond à la nécessité de se venger de la misère qui lui est imposée et de retrouver sa fierté nationale, sans toutefois risquer l’emprisonnement, étant donné qu’une grande partie de la police et du pouvoir judiciaire est souvent sympathique ou curieusement impuissante face aux activités de la droite, semi-criminelles ou ouvertement pénales.

Personne dans le pays ne peut se permettre d’oublier ou faire semblant d’ignorer l’occupation nazie ni la guerre civile qui a suivi (1944-1949). Et personne ne peut être rassuré que les conditions qui ont donné naissance au nazisme en Europe il y a tant d’années, ne vont pas réapparaître  sous une autre forme. L’histoire se répète comme une farce, dit un jour un homme célèbre, et nous voyons comment les caricatures des anciens collaborateurs nazis apparaissent à nouveau en utilisant la rhétorique et les symboles de la guerre civile.

Aujourd’hui, le fait que le plus gros effort pour guérir les blessures de l’occupation et de la guerre civile, de manière décisive et pacifique, en Grèce, ait été fourni par le gouvernement social-démocrate PASOK de Papandreou dans les années 1980, qui, sous la pression accrue des mouvements ouvriers et sociaux, a tenté de conquérir la gauche et atténuer les tensions en créant un Etat-providence rudimentaire et en octroyant des pensions aux combattants de la résistance nationale, apparaît comme une ironie de l’histoire. Quoi que l’on pense de cet effort en termes de justice sociale, il constitue néanmoins la première reconnaissance de ceux qui ont réellement lutté contre les nazis et non de leurs alliés corrompus.

 

Cependant, ce plan était une arnaque dès le début. Au-delà de sa nature clientéliste, il fut promu notamment en vue de l’entrée dans l’UE (qui promettait des subventions à condition de suivre les instructions concernant la désindustrialisation et les privatisations) et à travers l’emprunt d’argent pas cher venant de réseaux financiers internationaux et qui ont gonflé la dette publique.

En ce sens, la crise actuelle de la dette doit être considérée sous le prisme d’une tentative de cessation de la guerre civile, qui s’étend à un autre niveau, en Grèce, par la construction d’un Etat ​​social de prévoyance reposant sur des emprunts, accordés en vertu de la désindustrialisation que l’UE a lancé il y a quelques décennies.

La Grèce a été le premier pays européen à assister à la naissance de la rivalité de la guerre froide. Il semble qu’elle sera le premier pays européen à constater les effets immédiats de l’émergence de nouvelles coalitions et des constellations du pouvoir mondial. À cet égard, on peut dire que la Grèce révèle l’avenir de toute l’Europe et, par conséquent,  plus personne n’est en sécurité. La réflexion, l’action et l’imagination sont une nécessité imprenable.

(Dans la photo en haut il est écrit en grec «Je ne vais pas avoir peur», citant les paroles d’une chanson du rappeur assassiné, Pavlos Fyssas)

 

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